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    <title>François Pilet</title>
    <link>https://francoispilet.net</link>
    <description>Journaliste</description>
    <language>fr</language>
    <lastBuildDate>Tue, 07 Nov 2017 01:00:00 GMT</lastBuildDate>
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    <item>
      <title>Appleby, au service des fortunes cachées</title>
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      <pubDate>Tue, 07 Nov 2017 01:00:00 GMT</pubDate>
      <description><![CDATA[Les Paradise Papers révèlent les manquements répétés du cabinet offshore Appleby : clients suspects, fonds d'origine douteuse et audits accablants dans dix juridictions.]]></description>
      <content:encoded><![CDATA[<p><em>«Paradise Papers» — Le prestigieux cabinet d&rsquo;avocats, présent dans les paradis fiscaux, est un spécialiste du montage offshore. Qui ne s&rsquo;inquiète pas toujours de la provenance des fonds de ses riches clients.</em></p>
<p>Une fuite de 6,8 millions de documents confidentiels dévoile le fonctionnement de l&rsquo;un des plus prestigieux cabinets d&rsquo;avocats anglo-saxons spécialisés dans les activités offshore : Appleby. Ces courriels, fiches clients, avis juridiques et mémos internes ont été obtenus par le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung et partagés avec le Consortium international des journalistes d&rsquo;investigation (ICIJ), dont Le Monde est partenaire. Ils offrent une plongée dans les rouages d&rsquo;un univers invisible : les réseaux d&rsquo;avocats, de comptables et de banquiers chargés d&rsquo;administrer les fortunes offshore de leurs riches clients et les stratagèmes fiscaux des plus grandes multinationales.</p>
<p>La firme a été fondée en 1898 aux Bermudes par le major Reginald Appleby. Un homme qui, une fois devenu député au parlement local en 1940, avait vivement critiqué l&rsquo;introduction d&rsquo;un impôt sur le revenu dans l&rsquo;archipel. The Royal Gazette, le quotidien de l&rsquo;archipel, l&rsquo;avait d&rsquo;ailleurs classé dans le camp de ceux qui qualifient cet impôt d&rsquo;« ultime raffinement de la torture humaine, auquel il faut s&rsquo;opposer à tout prix ». Il faut croire que cela a porté : les Bermudes ne prélèvent toujours aucun impôt sur le revenu.</p>
<h2>L&rsquo;appât du gain</h2>
<p>Cent dix-neuf ans plus tard, son cabinet est devenu un des plus respectés. Il se targue de faire partie du « cercle magique » des cabinets offshore les plus chevronnés. Son réseau est tentaculaire. « Vous ressemblez à un monstre, et c&rsquo;est très bien ! » s&rsquo;exclamait un client dans une étude de satisfaction en 2013. Appleby emploie 470 personnes, dont 60 partenaires associés dans sept « juridictions clés » du monde offshore : les Bermudes, les îles Vierges britanniques, les îles Caïmans, Jersey, Guernesey, l&rsquo;île de Man, Maurice et les Seychelles.</p>
<p>Une pieuvre mondiale, au point qu&rsquo;il est impossible de localiser le véritable siège social de l&rsquo;entreprise. Son patron, Michael O&rsquo;Connell, est officiellement basé à Jersey. Sur le réseau social professionnel LinkedIn, en revanche, le cabinet se décrivait jusqu&rsquo;à récemment comme localisé aux Bermudes, là où il a été fondé et où il dispose du plus grand nombre d&rsquo;employés… Mais cette page renvoie désormais vers l&rsquo;île de Man, où la holding du groupe est enregistrée. À la suite des questions adressées par l&rsquo;ICIJ, le gouvernement des Bermudes a, lui, assuré qu&rsquo;Appleby n&rsquo;avait pas la nationalité bermudienne, en faisant valoir que l&rsquo;équipe de direction était en fait installée à Jersey… « Nous sommes une organisation globale avec dix bureaux d&rsquo;importance égale. Nous n&rsquo;avons pas de siège social », a finalement assuré la firme dans un communiqué publié quelques jours avant nos révélations. De quoi donner le tournis.</p>
<p>Pour ne rien arranger, Appleby a été divisée en deux en janvier 2016. La branche « fiduciaire », qui gérait trusts, jets privés et actifs de riches particuliers du monde entier, a été rebaptisée « Estera » et revendue à certains des associés. Les deux entreprises sont toutefois restées très proches : elles continuent souvent de partager les mêmes locaux. Contactées par Le Monde et ses partenaires, les deux firmes se sont d&rsquo;ailleurs défendues de manière similaire en affirmant « respecter tous les règlements », ne pas faire de « conseil fiscal ». Elles se sont ensuite renvoyé la balle sur les questions précises des avoirs de leurs clients.</p>
<p>À l&rsquo;époque des « Panama Papers », en avril 2016, les professionnels de l&rsquo;industrie offshore avaient minimisé l&rsquo;importance de Mossack Fonseca, la firme panaméenne au cœur du scandale, en la décrivant comme un canard boiteux. « Mossack Fonseca représente un des derniers bastions d&rsquo;un système financier de l&rsquo;ombre qui cessera rapidement d&rsquo;exister », écrivait alors le magazine Wealth Management. Dix-huit mois plus tard, les documents internes d&rsquo;Appleby montrent que même les firmes les plus respectables et soucieuses de leur réputation peinent à lutter contre les fonds d&rsquo;origine suspecte. Dans un monde bâti sur le secret, l&rsquo;appât du gain l&rsquo;emporte souvent sur la prudence.</p>
<h2>Une douzaine d&rsquo;audits</h2>
<p>Bien qu&rsquo;opérant dans différentes juridictions, Appleby est soumise à des règles de « compliance » (conformité) qui s&rsquo;appliquent peu ou prou à tous les centres financiers. Les firmes offshore doivent notamment identifier précisément les clients qui utilisent leurs services, maintenir une documentation précise et savoir d&rsquo;où viennent les fonds qui transitent par leur entremise. Plusieurs exemples prouvent que cela n&rsquo;a pas toujours été le cas chez Appleby.</p>
<p>Peu après la première guerre du Golfe, une commission d&rsquo;enquête du Sénat américain s&rsquo;était penchée sur les finances du régime de Saddam Hussein. Son rapport, publié le 29 juin 1993, montrait notamment du doigt une société pétrolière, Crescent Petroleum, soupçonnée d&rsquo;être une façade pour le pouvoir de Bagdad. Les conclusions du rapport avaient été diffusées en direct aux États-Unis, mais les responsables du bureau des Bermudes d&rsquo;Appleby ne semblent pas l&rsquo;avoir remarqué.</p>
<p>Crescent Petroleum, contrôlée par l&rsquo;homme d&rsquo;affaires Abdul Hamid Dhia Jafar, était cliente d&rsquo;Appleby depuis 1984. La relation a perduré sans anicroche pendant près de trente ans. Ce n&rsquo;est que le jour où Crescent Petroleum a sollicité l&rsquo;aide du cabinet en 2013, pour se restructurer, que les responsables d&rsquo;Appleby se sont soudain rendu compte du pedigree de leur client – le frère d&rsquo;Abdul Hamid Dhia Jafar, notamment, n&rsquo;était autre que le responsable du programme nucléaire irakien. « Nous avons ce client depuis un moment déjà, s&rsquo;étonnait alors un avocat d&rsquo;Appleby dans un courriel interne. Comment n&rsquo;avons-nous pas remarqué cela plus tôt ? »</p>
<p>D&rsquo;autres fortunes ont échappé à la vigilance du cabinet, comme le diamantaire Arye Laniado, directeur et copropriétaire de la firme belge Omega Diamonds. En mai 2013, les médias ont révélé que la société avait versé 160 millions d&rsquo;euros aux autorités belges pour mettre fin à une enquête pour fraude fiscale et importation illégale de diamants. Omega Diamonds avait nié toute culpabilité et Arye Laniado n&rsquo;était pas impliqué personnellement.</p>
<p>Mais quelques mois après la révélation de l&rsquo;affaire, Appleby acceptait deux versements de 5000 dollars du diamantaire. Ce n&rsquo;est que plus tard, alors qu&rsquo;Arye Laniado cherchait à ouvrir un nouveau trust, qu&rsquo;un employé d&rsquo;Appleby a remarqué les articles sur les déboires judiciaires d&rsquo;Omega Diamonds…</p>
<p>Patrick Wood, directeur chargé de la conformité d&rsquo;Appleby, n&rsquo;a pas apprécié la nouvelle quand il l&rsquo;a découverte trois mois plus tard. « Il est question d&rsquo;une structure de trust et ces allégations sont très graves, écrivait-il dans un courriel à ses collègues. Il s&rsquo;agit de diamants du sang. Pourquoi ne m&rsquo;a-t-on pas prévenu ? » Malgré les réserves du directeur, Appleby a continué à travailler avec Arye Laniado.</p>
<p>Dans leurs opérations quotidiennes, les employés d&rsquo;Appleby se reposent sur un logiciel censé éviter les erreurs humaines et les aider à repérer sur Internet les clients risqués. Même s&rsquo;il y a eu des ratés, Appleby a parfois refusé d&rsquo;entrer en relation avec des clients trop exposés. C&rsquo;est le cas du Russe Boris Shemyakin, un magnat de l&rsquo;immobilier. Des articles de presse l&rsquo;ont dit impliqué dans une fraude, ce qu&rsquo;il a nié. La firme a également décliné une offre du cabinet d&rsquo;audit Ernst &amp; Young, qui demandait d&rsquo;organiser l&rsquo;achat de deux jets privés à 20 millions de dollars pour les deux fils d&rsquo;un ancien ministre d&rsquo;Azerbaïdjan. Contacté par l&rsquo;ICIJ, Ernst &amp; Young n&rsquo;a pas souhaité s&rsquo;en expliquer.</p>
<h2>Longue liste de déficiences</h2>
<p>Mais plusieurs audits de contrôle externes montrent qu&rsquo;Appleby n&rsquo;a pas toujours fait ce qu&rsquo;il aurait dû pour lutter contre les risques de blanchiment d&rsquo;argent. De 2005 à 2015, plus d&rsquo;une douzaine d&rsquo;audits ont relevé des manquements dans les contrôles internes du cabinet, sur ses sites de l&rsquo;île de Man, des îles Caïmans, des îles Vierges britanniques, aux Bermudes et à Londres. En 2005, l&rsquo;autorité monétaire des Bermudes (BMA) a, par exemple, relevé une longue liste de déficiences et exigé de la firme qu&rsquo;elle mette à jour ses dossiers clients, y compris les copies de passeport, leurs adresses et les informations sur la source de leur fortune. Un an plus tard, un contrôle interne sur 45 fiches clients prises au hasard montrait qu&rsquo;une seule d&rsquo;entre elles respectait les directives internes de l&rsquo;entreprise.</p>
<p>En 2008, un audit des autorités des îles Caïmans critiquait sévèrement le cabinet, et s&rsquo;inquiétait d&rsquo;un risque élevé d&rsquo;« activités frauduleuses ». En 2012, le régulateur des îles Vierges britanniques dénonçait, à son tour, les faiblesses des contrôles d&rsquo;Appleby. Cette succession de mises en garde ne s&rsquo;est pas révélée très efficace. Lors d&rsquo;un nouvel audit, en octobre 2014, la BMA découvrait des manquements « de haute importance » dans pas moins de neuf domaines d&rsquo;activité du cabinet. Près de la moitié (46 %) des dossiers clients examinés par le régulateur ne donnaient pas les informations nécessaires sur l&rsquo;origine des fonds des clients. L&rsquo;autorité financière observait qu&rsquo;Appleby ne cherchait pas vraiment les soupçons de blanchiment ou de financement du terrorisme, et qu&rsquo;elle n&rsquo;avait pas amélioré ses pratiques après les précédents contrôles.</p>
<p>La direction d&rsquo;Appleby savait que la répétition de ces manquements l&rsquo;exposait à des sanctions, mais elle savait aussi que l&rsquo;affaire ne portait pas vraiment à conséquence. Des documents internes montrent que la firme a provisionné 500 000 dollars pour régler une éventuelle amende. La preuve d&rsquo;une telle sanction n&rsquo;a jamais été rapportée publiquement, ni par la BMA ni par Appleby. « Il n&rsquo;y a pas eu de censure », se félicitait un directeur d&rsquo;Appleby, puisque le régulateur « a accepté de considérer l&rsquo;affaire comme entièrement privée ».</p>
<p>Un porte-parole du régulateur des Bermudes a indiqué à l&rsquo;ICIJ qu&rsquo;il ne pouvait pas s&rsquo;exprimer sur d&rsquo;éventuelles sanctions imposées à l&rsquo;époque. La BMA, depuis 2016, publie désormais sanctions et amendes sur Internet. Peu après la révélation des « Panama Papers », en 2016, Appleby avait reçu une offre d&rsquo;une société d&rsquo;analyse des risques qui lui proposait une formation continue sur ses contrôles antiblanchiment. La firme avait décliné, puisque ses contrôles étaient déjà « extrêmement robustes », avait-elle répondu.</p>
<hr />
<p><em>Une version de cet article est parue dans </em><em>Le Temps</em><em> le 7 novembre 2017, sous le titre « Appleby, au service des fortunes cachées ».</em></p>]]></content:encoded>
    </item>
    <item>
      <title>Riesengewinne mit Blutplasma auf Kosten der Armen</title>
      <link>https://francoispilet.net/riesengewinne-mit-blutplasma-auf-kosten-der-armen/</link>
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      <pubDate>Wed, 01 Mar 2017 09:15:00 GMT</pubDate>
      <description><![CDATA[Octapharma, basée à Lachen (SZ), collecte du plasma sanguin dans les quartiers pauvres américains pour fabriquer des médicaments coûteux, soulevant des questions éthiques et sanitaires.]]></description>
      <content:encoded><![CDATA[<p><em>In den USA spenden Menschen in den Armenvierteln Blut gegen Geld. Einer der Hauptakteure im Geschäft mit Blutplasma ist die Firma Octapharma mit Sitz in Lachen/SZ. Die Journalisten Marie Maurisse und François Pilet stiessen bei ihren Recherchen auf einen undurchsichtigen Handel auf Kosten der Armen.</em></p>
<p>Blutplasma ist der flüssige Teil des Blutes, aus dem teure Medikamente für Patienten weltweit hergestellt werden. Und eine begehrte, international gehandelte Ware. Wichtigstes Exportland sind die USA, wo die Spender rund 60 Dollar für ihr Blut erhalten. Pharmafirmen betreiben in den Agglomerationen der ärmsten Städte Amerikas hunderte Spendezentren. Auch in Cleveland, Ohio. Hier trafen wir Spender, die ohne das Geld von Octapharma, das sie zweimal pro Woche für ihr Blut erhalten, nicht überleben könnten. Das Paradoxe daran: Dieses industriell gesammelte amerikanische Blutplasma kostet weit weniger als jenes, das Freiwillige in der Schweiz und in Europa spenden.</p>
<h2>Das Rote Kreuz verkauft Blutplasma an Octapharma</h2>
<p>Octapharma mit Sitz in Lachen/SZ ist eine der vier multinationalen Firmen, die den Markt mit menschlichem Blutplasma beherrschen. Octapharma ist zwar nicht die grösste, aber ein wichtiger Player im Markt. 2014 hat die Firma in Frankreich einen Prozess gewonnen, dank dem der Handel mit Blut – bis anhin staatliches Monopol – dem Wettbewerb freigegeben wurde.</p>
<p>In der Schweiz verkauft das Rote Kreuz, das als einzige Blutspendedienste betreiben darf, gespendetes Blutplasma auch an Octapharma und an weitere Firmen. In ganz Europa sind die Gesundheitssysteme bemüht, ihre Kosten zu senken. Dadurch wächst das Interesse an «Low Cost»-Plasma aus Amerika. Experten warnen vor Gesundheitsrisiken und der Abhängigkeit von amerikanischem Blutplasma im Fall von Epidemien. Ausserdem prangern sie den ethischen Zerfall an, der damit einhergeht, wenn der menschliche Körper zur Handelsware herabgewürdigt wird.</p>
<h2>Auf den Spuren der schmutzigen Geschäfte</h2>
<p>Unserem Dokumentarfilm «Das Geschäft mit dem Blut» liegen über ein Jahr Recherchen in der Schweiz, in den Vereinigten Staaten und in Frankreich zugrunde.</p>
<p>Als Westschweizer Journalisten, die wir seit Jahren in diesem Bereich recherchieren, wurden wir stutzig als Ende 2014 der ehemalige Ministerpräsident Portugals José Sócrates wegen Verdachts auf Korruption, Geldwäsche und Steuerhinterziehung verhaftet wurde. Von heute auf morgen sitzt der ehemalige sozialistische Abgeordnete in einer Zelle eines Gefängnisses, das er während seiner Amtszeit selbst eingeweiht hatte. Gemäss Anklage erhielt er als Berater der Schweizer Firma Octapharma monatlich 12&lsquo;000 Euro. Dieses Honorar wurde ihm sogar doppelt ausbezahlt: eine mutmassliche Waschanlage für nicht deklarierte Gelder, die auf Schweizer Konten lagen.</p>
<p>Ein Pharmaunternehmen am Zürichsee, von dem wir noch nie gehört hatten? Ein augenscheinlich respektables Unternehmen, das in Lachen im Kanton Schwyz ansässig ist und weltweit rund 6000 Mitarbeitende beschäftigt und diese zwielichtige Geschichte. Wie passt das zusammen? Am Anfang tappten wir im Dunkeln. Doch schon bei den ersten Recherchen zur Vorgehensweise von Octapharma stiessen wir auf einen undurchsichtigen weltweiten Markt.</p>
<hr />
<p><em>Une version de cet article est parue dans </em><em>srf.ch</em><em> le 1 mars 2017, sous le titre « Riesengewinne mit Blutplasma auf Kosten der Armen ».</em></p>]]></content:encoded>
    </item>
    <item>
      <title>Ces start-up qui jouent avec la vérité</title>
      <link>https://francoispilet.net/ces-start-up-qui-jouent-avec-la-verite/</link>
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      <pubDate>Thu, 26 Jan 2017 01:00:00 GMT</pubDate>
      <description><![CDATA[Magic Leap, Theranos, WISeKey, Swiss Space Systems, Alevo : enquête sur les start-up technologiques dont les promesses révolutionnaires cachent fraudes et résultats trafiqués.]]></description>
      <content:encoded><![CDATA[<p><em>Enquête. Noyé sous l&rsquo;argent et les promesses fumeuses, l&rsquo;univers des nouvelles entreprises technologiques est un terrain de jeu idéal pour les bonimenteurs.</em></p>
<p>Une drôle d&rsquo;odeur se met à flotter dans les open spaces branchés de la Silicon Valley. L&rsquo;une après l&rsquo;autre, de nouvelles start-up vantées comme révolutionnaires sont éclaboussées par des scandales. Leurs promesses, à base de technologies miraculeuses, toujours très secrètes et financées les yeux fermés à coup de centaines de millions par des armées d&rsquo;investisseurs, se révèlent être des attrape-gogos, voire des fraudes savamment orchestrées. La liste s&rsquo;allonge presque tous les jours.</p>
<p>Prenez Magic Leap, une firme de réalité augmentée à la technologie ultrasecrète qui promettait de transformer le monde réel en un vaste jeu vidéo, faisant apparaître des éléphants miniatures dans la paume de votre main ou de discuter avec des extraterrestres au café du coin. Avec quelques vidéos de démonstration postées sur YouTube, le CEO, Rony Abovitz, était parvenu à lever le montant astronomique de 1,4 milliard de dollars, valorisant sa société à 4,5 milliards. Problème ? Magic Leap s&rsquo;était bien gardée de dire que ses fameux clips publicitaires n&rsquo;avaient pas été réalisés avec sa précieuse technologie, mais simplement par trucage vidéo.</p>
<h2>Résultats trafiqués et détournement de fonds</h2>
<p>Les fondateurs de Skully, qui promettaient de développer un casque de moto intelligent, sont poursuivis pour fraude après avoir détourné des fonds collectés grâce à une campagne de financement participatif. Theranos, la firme fondée par la très médiagénique Elizabeth Holmes, qui voulait révolutionner le marché de l&rsquo;analyse médicale, a annoncé la fermeture de tous ses laboratoires.</p>
<p>Une enquête du Wall Street Journal avait montré que l&rsquo;entreprise trichait sur ses résultats et que ses appareils de mesure n&rsquo;étaient pas fiables. Elizabeth Holmes était parvenue à lever pas moins de 9 milliards de dollars. Hampton Creek, la prétendue « disrupteuse » du marché alimentaire végane, envoyait ses employés acheter ses pots de mayonnaise sans œufs dans les magasins pour gonfler artificiellement ses ventes. La firme californienne de l&rsquo;actrice Jessica Alba, Honest Company, fait l&rsquo;objet d&rsquo;une montagne de plaintes en justice et a dû retirer ses pots de nourriture pour bébés.</p>
<p>« Fais semblant jusqu&rsquo;à ce que tu y arrives » : ce credo très anglo-saxon, jusqu&rsquo;ici surtout en vogue dans les cours de développement personnel, est aujourd&rsquo;hui mis en pratique à échelle industrielle dans l&rsquo;univers des start-up et des levées de fonds. La Silicon Valley aime se dépeindre comme un havre de geeks visionnaires, décidés à créer un monde meilleur. Pour eux, le capitalisme et les milliards d&rsquo;investissement qui y affluent ne seraient qu&rsquo;un outil, lubrifiant du miracle technologique. Pas si simple. Dans l&rsquo;univers des « disrupteurs », la mentalité frondeuse, la prise de risque et le mépris des règles fait partie de la mythologie collective. De Steve Jobs à Larry Ellison en passant par les fondateurs de Facebook, l&rsquo;histoire de la Silicon Valley est pavée de cow-boys solitaires prêts à tout pour réaliser leurs rêves, quel qu&rsquo;en soit le prix. Aujourd&rsquo;hui noyée sous l&rsquo;argent et les promesses invérifiables, la révolution technologique est devenue un terrain de jeu idéal pour les bonimenteurs de tous poils.</p>
<p>La Californie n&rsquo;est pas la seule touchée. Partout la soif de rendements des investisseurs les pousse à prendre toujours plus de risques. La Suisse, avec son terreau propice à l&rsquo;innovation, connaît aussi son lot d&rsquo;entreprises technologiques aux grandes promesses ou aux modèles d&rsquo;affaires perpétuellement en devenir, alimentées sans modération par des financements privés. Une de ces aventures, celle de la PME Swiss Space Systems, de Pascal Jaussi, vient de se crasher en plein vol. Laquelle sera la suivante ?</p>
<h2>WISeKey, de la « blockchain » à la montre de Kevin Spacey</h2>
<p><em>La société genevoise spécialisée dans la sécurité informatique multiplie les effets d&rsquo;annonce et les acquisitions, mais reste une énigme sur ce marché très convoité.</em></p>
<p>Le World Economic Forum est une vitrine promotionnelle que Carlos Moreira exploite avec brio. Depuis plusieurs années, le fondateur de la société genevoise WISeKey, spécialiste de la sécurité informatique, est d&rsquo;ailleurs un fidèle du grand raout grison. Devant l&rsquo;élite mondiale, il y partage tantôt son expertise sur les objets connectés, la technologie blockchain, le cloud, les transactions numériques, l&rsquo;intelligence artificielle ou le chiffrement. En d&rsquo;autres termes, Carlos Moreira investit tous les champs possibles de la cybersécurité pour occuper le terrain en Suisse comme en Chine, aux États-Unis, en Inde ou en Argentine. Quitte à se disperser au point que l&rsquo;on ne sait plus vraiment ce que fait WISeKey.</p>
<p>Fondée en 1999, l&rsquo;entreprise genevoise, dont la société holding est établie à Zoug, est aussi active dans la certification de marques comme Hublot et Bulgari. Elle leur fournit par exemple les cartes électroniques permettant d&rsquo;attester l&rsquo;origine des produits horlogers. En février 2016, WISeKey annonçait une collaboration avec Bulgari et Mastercard dans le développement d&rsquo;une montre connectée permettant d&rsquo;effectuer des paiements sans contact, d&rsquo;ouvrir des coffres-forts ou même des portes. Pour promouvoir cette énième activité (et les autres), l&rsquo;entreprise genevoise s&rsquo;était même offert les services de l&rsquo;acteur américain Kevin Spacey.</p>
<p>Malgré la multiplication des collaborations avec des acteurs étrangers de la sécurité informatique (Kaspersky Lab), de nouveaux contrats (Samsung, Microsoft), et des rachats à l&rsquo;étranger, WISeKey, qui emploie une trentaine de personnes à Genève, n&rsquo;est toujours pas rentable. En 2015, l&rsquo;entreprise annonçait un chiffre d&rsquo;affaires de 2,3 millions de dollars, mais des pertes de 7 millions qui se sont ajoutées aux 33 millions de dollars de déficit déjà enregistrés en 2014. À l&rsquo;issue de l&rsquo;exercice 2015, Carlos Moreira esquissait des résultats bénéficiaires en 2016 avec la multiplication par 30 du chiffre d&rsquo;affaires. Soit 60 millions de dollars.</p>
<p>Pour y parvenir, le fondateur et directeur de WISeKey a effectué une introduction remarquée à la Bourse suisse le 31 mars 2016. Remarquée parce que les actions de l&rsquo;entreprise ont chuté de moitié dès la première séance pour ne plus se relever au cours des mois suivants. Mais aussi par l&rsquo;absence de réactions et de commentaires d&rsquo;analystes. Dix mois après son entrée en Bourse, aucun analyste ne suit le titre, confirme Peter Ward, responsable des relations investisseurs de WISeKey. Pour l&rsquo;entreprise genevoise, cette introduction était impérative pour lever des fonds et financer de nouvelles acquisitions. Et pour, espère-t-elle, devenir un jour rentable.</p>
<h2>S3, la descente en flammes</h2>
<p><em>Swiss Space Systems, la PME de Pascal Jaussi, a fait faillite le 16 janvier sans jamais parvenir à lancer ses minisatellites.</em></p>
<p>Il y avait d&rsquo;abord le projet un peu fou de propulser dans l&rsquo;espace des minisatellites à partir d&rsquo;une navette arrimée sur le dos d&rsquo;un Airbus. Celui aussi d&rsquo;organiser des vols commerciaux en apesanteur. En 2013, lorsqu&rsquo;il fonde Swiss Space Systems (S3) à Payerne, Pascal Jaussi y croit dur comme fer. Peut-être trop. À l&rsquo;époque, la PME vaudoise a la tête dans les étoiles. Elle emploie une soixantaine de collaborateurs et achète 26 900 m² de terrain sur l&rsquo;Aéropôle de Payerne. S3 s&rsquo;offre l&rsquo;expertise de l&rsquo;astronaute Claude Nicollier et le soutien financier de Dassault Aviation, pour ne citer qu&rsquo;eux. Les autorités broyardes suivent aveuglément et se frottent les mains.</p>
<p>L&rsquo;euphorie sera de courte durée. Très vite, le fondateur de S3 accumule les dettes. « Pascal Jaussi doit être mythomane et joueur, commente Simon Johnson, ingénieur et cofondateur de la start-up Openstratosphere. Il est intelligent, compétent techniquement et visionnaire, mais à côté de la plaque au niveau business. » En effet, Pascal Jaussi se lance dans l&rsquo;aventure sans aucune structure financière. « Il trouvait un peu d&rsquo;argent pour une première mission. Avec cela, il espérait monter sa structure », ajoute Simon Johnson.</p>
<p>Quant à José Achache, il n&rsquo;y a jamais cru. Le manager d&rsquo;AP-Swiss, entité commune de l&rsquo;ESA et du Swiss Space Office, a suivi de près l&rsquo;aventure S3. « Le génie suisse dans l&rsquo;industrie se manifeste toujours sur des projets innovants. Or, il n&rsquo;y avait rien d&rsquo;innovant dans le projet de Pascal Jaussi. Dans le spatial, il n&rsquo;y a rien de plus ancien que les lanceurs. Le processus de lancement proposé par S3 était déjà en œuvre à l&rsquo;étranger. Elle misait donc sur une non-innovation avec une stratégie extrêmement complexe au moment où l&rsquo;industrie spatiale cherchait à simplifier les lanceurs. Ce qu&rsquo;a fait Space X, la société d&rsquo;Elon Musk. »</p>
<p>En 2015, la vente du terrain sur l&rsquo;Aéropôle de Payerne pour l&rsquo;implantation du spatioport est annulée. Les salaires, les loyers, les charges ainsi que les factures de fournisseurs ne sont plus payées. Au 30 juin 2016, S3 Holding présentait plus de 10,5 millions de francs de passifs, dont 9,8 de dettes à court terme. Plusieurs poursuites étaient engagées pour un montant de 7,1 millions. Puis c&rsquo;est l&rsquo;accident. À la suite de ses problèmes financiers, affirme son entourage, Pascal Jaussi est agressé. Au mois d&rsquo;août dernier, le fondateur de S3 est retrouvé dans un état critique dans une forêt à Aumont (FR). Il aurait été battu et arrosé d&rsquo;un produit inflammable. Mais le mode opératoire semble laisser les enquêteurs sceptiques. La piste d&rsquo;une mise en scène n&rsquo;est pas écartée.</p>
<p>Deux semaines plus tard, S3 doit se passer d&rsquo;une solution de financement (400 millions de francs) venue de Hong Kong, car les critères de la Finma n&rsquo;auraient pas été remplis. Le point de non-retour est atteint. Le 6 décembre 2016, le président du Tribunal civil de l&rsquo;arrondissement de la Broye et du Nord vaudois révoque l&rsquo;ajournement et prononce la faillite de Swiss Space Systems. Le dépôt d&rsquo;un recours, finalement retiré, a définitivement scellé le sort de S3. Le 16 janvier, le président de la Cour des poursuites et faillites a déclaré la faillite de la société. Quant aux soutiens du début, ils n&rsquo;ont plus que les yeux pour pleurer.</p>
<h2>Alevo : la firme qui n&rsquo;a « pas de problème avec la vérité »</h2>
<p><em>La société basée à Martigny multiplie les annonces, mais n&rsquo;a pas vendu une seule de ses fameuses batteries révolutionnaires.</em></p>
<p>Alevo est passée maître dans l&rsquo;art des effets d&rsquo;annonce qui ne se concrétisent jamais. À en croire ses communiqués de presse publiés ces dernières années, la firme basée à Martigny devrait aujourd&rsquo;hui produire des batteries d&rsquo;un nouveau type, bien plus avancées que celles développées par Elon Musk, le fondateur de Tesla.</p>
<p>Seulement voilà, au lieu de compter 2000 employés comme ce devait être le cas, l&rsquo;usine principale d&rsquo;Alevo, située à Concord, aux États-Unis, n&rsquo;en compte que 200, selon les chiffres donnés par ses porte-paroles. Il n&rsquo;est même pas possible de savoir à quoi sert ce personnel, puisque Alevo, fondée en 2012 par l&rsquo;homme d&rsquo;affaires norvégien Jostein Eikeland, n&rsquo;a pas encore vendu une seule de ses fameuses batteries. Difficile de les écouler en Chine, du coup, comme Alevo promettait de le faire fin 2015 déjà.</p>
<p>« Fais semblant jusqu&rsquo;à ce que tu y arrives » : Jostein Eikeland aurait pu être l&rsquo;auteur de ce dicton. Sa première société informatique avait fait faillite dans la bulle internet des années 2000, engloutissant les fonds de ses nombreux investisseurs. Le Norvégien avait ensuite racheté une fonderie de magnésium qui, elle aussi, est partie en fumée en 2008. Personnage haut en couleur, Jostein Eikeland avait pu compter sur le soutien d&rsquo;un homme d&rsquo;affaires rencontré en Floride pour fonder Alevo, apparemment sans savoir que ce dernier était un trafiquant de drogue. Qu&rsquo;importe. Aujourd&rsquo;hui, à défaut de vendre des batteries, Alevo continue d&rsquo;aligner de nouvelles promesses.</p>
<p>Jean-Claude Beney, le président du groupe Alevo, assure que sa société n&rsquo;a « aucun problème concernant la vérité. Et la vérité est simple : il nous a fallu bien plus de temps que prévu pour transformer une technologie révolutionnaire de laboratoire à l&rsquo;échelle de production de masse. »</p>
<p>L&rsquo;an dernier, Jostein Eikeland s&rsquo;est trouvé un nouvel allié en la personne de Dmitri Rybolovlev. Le milliardaire russe a investi 35 millions de francs, à un prix qui valorise la firme à plus d&rsquo;un milliard. La société vise maintenant la production d&rsquo;une forme miniaturisée de son précédent modèle de batterie qui n&rsquo;avait jamais atteint le marché. Les perspectives seraient « énormes », selon Alevo.</p>
<hr />
<p><em>Une version de cet article est parue dans </em><em>L&rsquo;Hebdo</em><em> le 26 janvier 2017, sous le titre « Ces start-up qui jouent avec la vérité ».</em></p>]]></content:encoded>
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    <item>
      <title>Le prix du sang</title>
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      <pubDate>Thu, 15 Dec 2016 01:00:00 GMT</pubDate>
      <description><![CDATA[Octapharma, Grifols et CSL Behring exploitent la pauvreté américaine pour collecter du plasma bon marché, revendu en médicaments coûteux jusqu'en Suisse.]]></description>
      <content:encoded><![CDATA[<p><em>Enquête. Un documentaire de «Temps présent» éclaire un domaine méconnu de l&rsquo;industrie de la santé : le commerce du sang. Des trottoirs de Cleveland à la Suisse, des firmes tirent profit de la pauvreté et détournent l&rsquo;idéal du don.</em></p>
<p>Mark McMullen s&rsquo;accroche comme il peut. Depuis son attaque, il y a trois ans, il peine à marcher. Deux fois par semaine, il quitte son petit appartement subventionné de la banlieue de Cleveland pour rejoindre le centre de l&rsquo;entreprise suisse Octapharma, discrètement installé dans un centre commercial anonyme. Mark y vend son plasma, la partie liquide de son sang, riche en protéines. La firme lui en ponctionne près de 2 litres par semaine. En tout, Mark en retire un peu moins de 200 dollars par mois.</p>
<p>Interdite en Suisse et dans la plupart des pays d&rsquo;Europe, cette pratique est légale aux États-Unis. En attendant de trouver du travail, ce qui n&rsquo;arrivera pas de sitôt vu sa santé défaillante, cette aiguille plantée tous les lundis et jeudis dans le bras de Mark restera son unique source de revenus. Tant que son corps le supportera. «Je suis une vache, je donne mon lait», lance un autre vendeur de plasma à la sortie du centre Octapharma de Cleveland.</p>
<h2>Un questionnement moral et éthique</h2>
<p>Établie à Lachen, dans le canton de Schwytz, Octapharma est l&rsquo;une de ces entreprises qui font le succès de l&rsquo;industrie pharmaceutique helvétique. C&rsquo;est un acteur modeste comparé aux géants de Bâle, certes, mais ses ventes sont en forte croissance. Elles atteignent déjà 1 milliard et demi d&rsquo;euros. La firme emploie 6200 personnes dans le monde. C&rsquo;est 1000 de plus qu&rsquo;il y a trois ans.</p>
<p>Le rôle de cette entreprise méconnue est révélé dans <em>Le business du sang</em>, un documentaire coproduit par la RTS et Arte, diffusé jeudi 15 décembre dans l&rsquo;émission Temps présent. Au-delà du cas d&rsquo;Octapharma, qui apparaît comme la firme la plus agressive du secteur, cette enquête, lancée sur la base d&rsquo;articles de L&rsquo;Hebdo parus en décembre 2014 et en mai 2015, dévoile le fonctionnement de toute une industrie qui se joue des contraintes morales et éthiques : sous couvert de sauver la vie de millions de patients à travers le monde grâce aux médicaments dérivés du sang, ces entreprises profitent de la détresse des populations les plus démunies, notamment aux États-Unis, qu&rsquo;elles visent de façon très spécifique.</p>
<p>Le groupe suisse Octapharma, l&rsquo;espagnol Grifols ou l&rsquo;américain CSL Behring, pour ne citer que les principaux acteurs de ce marché, disposent chacun de dizaines de centres de collecte, systématiquement implantés dans les villes américaines les plus défavorisées. C&rsquo;est le cas à Cleveland, dévasté par la désindustrialisation et la crise immobilière. La ville compte quatre centres spécialisés dans la collecte de plasma, dont deux d&rsquo;Octapharma.</p>
<p>Les populations des banlieues noires et désargentées sont une source inépuisable pour ces firmes, qui s&rsquo;approvisionnent ainsi en matière première à bas coûts pour produire des médicaments aux tarifs souvent exorbitants. Pris en charge par les assurances, ils sont utilisés pour soigner les patients atteints de maladies immunitaires ou de cancers.</p>
<p>L&rsquo;enquête de Temps présent montre pour la première fois que du plasma issu de donneurs américains rémunérés est utilisé dans des médicaments vendus en Suisse. En théorie, cette pratique devrait être bannie, puisque la rémunération des dons est interdite dans le pays. C&rsquo;est compter sans la créativité des firmes pharmaceutiques, qui sont passées maîtres dans l&rsquo;art des demi-vérités. Swissmedic, l&rsquo;autorité de surveillance des médicaments, s&rsquo;est facilement laissé convaincre que les sommes versées aux donneurs américains représentent un simple «défraiement», et non une véritable rémunération. L&rsquo;astuce permet aux firmes de présenter officiellement leur plasma américain comme de source «non rémunérée», alors même que les sommes versées aux donneurs représentent souvent l&rsquo;ultime source de revenus pour des centaines de milliers d&rsquo;Américains parmi les plus pauvres. Face aux caméras, les experts de Swissmedic se montrent dépassés par une réalité dont ils semblent tout ignorer.</p>
<h2>70% de la consommation mondiale</h2>
<p>Le business du plasma croît de manière exponentielle, comme la pauvreté qui le nourrit. C&rsquo;est ce qu&rsquo;observe Luke Shaefer, de l&rsquo;Université du Michigan. Il est un des rares sociologues à s&rsquo;être intéressés, avec sa consœur Kathryn Edin, à la grande pauvreté américaine. Les deux chercheurs estiment que 1,5 million de ménages – dont 3 millions d&rsquo;enfants – vivent aujourd&rsquo;hui avec moins de 2 dollars par jour et par personne aux États-Unis. Ce chiffre a doublé depuis 1996. Les demandes d&rsquo;assistance alimentaire d&rsquo;urgence ont quadruplé sur la même période.</p>
<p>«Pour ces personnes, la vente de plasma est la dernière source possible de revenus, en tout cas dans le spectre des activités légales», explique Luke Shaefer. La crise financière de 2008 a fait exploser le business des firmes pharmaceutiques. Le nombre de dons rémunérés est passé de 15 millions en 2007 à 32 millions en 2014. Cette ressource a permis aux États-Unis de se hisser au rang de premier exportateur mondial de plasma humain. Ils fournissent désormais 70% de la consommation mondiale.</p>
<p>Cette activité industrielle inquiète les experts pour deux raisons. La première est le poids qu&rsquo;elle fait peser sur la santé des donneurs. La plupart d&rsquo;entre eux souffrent déjà des conséquences de la pauvreté et d&rsquo;une mauvaise alimentation. Leur organisme peine à produire les protéines qui leur sont ponctionnées pour une poignée de dollars. Plus grave : la communauté scientifique s&rsquo;accorde sur le fait que les dons rémunérés font courir un risque plus élevé de contamination, puisque les donneurs ont une incitation économique à mentir sur leur état de santé. Les maladies comme l&rsquo;hépatite ou le sida sont systématiquement dépistées, et le plasma collecté nettoyé par la technique dite du «solvant détergent», considérée comme fiable. Ce qui n&rsquo;empêche pas certains scientifiques de s&rsquo;inquiéter.</p>
<p>C&rsquo;est le cas de Jean-Jacques Huart, hématologue à Lille et directeur de l&rsquo;Établissement français du sang du Nord. «Il a été prouvé que la fréquence des pathologies est nettement supérieure en cas de don rémunéré. Les populations à risque sont davantage contaminées mais, en plus, comme elles donnent souvent, leur plasma se retrouve dans de multiples lots. Les contrôles sont efficaces pour la plupart des virus connus, mais on ne peut jamais exclure qu&rsquo;un nouveau virus passe un jour entre les mailles», rappelle l&rsquo;hématologue, lui-même encore marqué par le souvenir du scandale du sang contaminé qui avait provoqué des milliers de décès en Europe, en Amérique et en Asie à la suite de l&rsquo;épidémie de sida dans les années 80.</p>
<p>Si un nouveau virus venait à apparaître aux États-Unis, une éventuelle contamination pourrait avoir des conséquences encore plus dramatiques du fait de la dépendance mondiale au plasma américain.</p>
<p>Expert auprès de l&rsquo;Organisation mondiale de la santé (OMS), Edward Kelley rappelle que l&rsquo;institution encourage les pays membres à viser l&rsquo;autosuffisance dans leur approvisionnement en sang et en plasma. Sauf que le marché mondial ne va pas du tout dans cette direction, au contraire. Comme l&rsquo;observe Edward Kelley, de plus en plus de pays choisissent de privatiser leurs filières du sang. C&rsquo;est le cas de la France, notamment, qui a ouvert le secteur à la concurrence en 2016. Octapharma sera l&rsquo;une des grandes gagnantes de cette privatisation.</p>
<p>La firme est aussi active en Suisse, où elle rachète une partie du plasma extrait du sang des donneurs de la Croix-Rouge. L&rsquo;institution, qui a le monopole de la collecte, en tire des revenus importants, indispensables à son fonctionnement. La Croix-Rouge est très discrète sur cette commercialisation des dons, par crainte de décourager les donneurs.</p>
<h2>Appels à des changements</h2>
<p>«La plupart des donneurs ignorent qu&rsquo;une transaction commerciale se déroule à partir de leurs dons, constate le conseiller national socialiste Jean-François Steiert. Je comprends que la Croix-Rouge puisse vendre une partie du sang qu&rsquo;elle reçoit, mais cela exige de la transparence pour garder la confiance.» L&rsquo;élu condamne avec fermeté l&rsquo;importation de plasma issu de dons rémunérés. À ses yeux, cette filière devrait connaître les mêmes règles que le don d&rsquo;organes : «Dans ce cas, il est interdit de contourner le droit suisse qui proscrit la commercialisation du corps humain en passant par le Brésil ou l&rsquo;Afrique. Les mêmes règles devraient s&rsquo;appliquer aux dons de sang.»</p>
<p>Conseiller d&rsquo;État vaudois responsable de la santé, Pierre-Yves Maillard reconnaît que l&rsquo;approvisionnement des hôpitaux en médicaments dérivés du sang reste dépendant des firmes spécialisées, et qu&rsquo;il n&rsquo;existe actuellement pas de solution de remplacement. «Pour beaucoup d&rsquo;entre nous, le fonctionnement de cette filière n&rsquo;est pas connu. Je pense que ces informations devront amener à des changements. Nous devons absolument préserver le don gratuit du sang. Si les gens voient ce commerce, ils peuvent être retenus de continuer à donner. Or, il faut absolument qu&rsquo;ils continuent, c&rsquo;est décisif.»</p>
<p>La fortune du fondateur d&rsquo;Octapharma, Wolfgang Marguerre, est estimée à 6 milliards de dollars par le magazine Forbes. L&rsquo;Allemand de 73 ans dirige l&rsquo;entreprise depuis sa magnifique villa surplombant sa ville natale de Heidelberg. Violoniste émérite, il aime particulièrement jouer le Quatuor à cordes n° 4 de Beethoven, opus 18. Wolfgang Marguerre refuse toute interview, et préfère appeler la police lorsque des journalistes sonnent à sa porte.</p>
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<p><em>Une version de cet article est parue dans </em><em>L&rsquo;Hebdo</em><em> le 15 décembre 2016, sous le titre « Le prix du sang ».</em></p>]]></content:encoded>
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      <title>Teodorin Obiang : après les voitures, voici les yachts</title>
      <link>https://francoispilet.net/teodorin-obiang-apres-les-voitures-voici-les-yachts/</link>
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      <pubDate>Fri, 11 Nov 2016 01:00:00 GMT</pubDate>
      <description><![CDATA[Le vice-président équatoguinéen Teodorin Obiang possède deux superyachts achetés 250 millions de dollars, gérés par une étude d'avocats à Genève, sous enquête pénale.]]></description>
      <content:encoded><![CDATA[<p><em>Enquête. Le vice-président équatoguinéen s&rsquo;est offert deux bateaux de croisière pour 250 millions de dollars. C&rsquo;est 17 fois le budget de la santé publique de son pays. Les navires sont gérés par une étude d&rsquo;avocats à Genève.</em></p>
<p>L&rsquo;image d&rsquo;un avion entouré de grandes antennes décore le hall de l&rsquo;étude Meyer Avocats, au centre de Genève. Une étude qui est spécialisée dans la gestion d&rsquo;avions d&rsquo;affaires et de superyachts pour une clientèle richissime. L&rsquo;accueil est aimable, mais le ton change quand le visiteur se présente comme journaliste. La porte d&rsquo;Anouch Sedef se referme brusquement. L&rsquo;avocate s&rsquo;est dite trop occupée, lundi 7 novembre, pour répondre aux questions de L&rsquo;Hebdo.</p>
<p>De travail, Anouch Sedef n&rsquo;en manque pas. Selon nos sources, la jeune femme s&rsquo;occupe en effet des deux immenses yachts de Teodorin Obiang, fils du dirigeant de la Guinée équatoriale et actuel vice-président au sein du gouvernement de son père. L&rsquo;entretien des deux navires est un défi logistique permanent qui nécessite des dizaines de membres d&rsquo;équipage et l&rsquo;intervention régulière d&rsquo;une myriade de sous-traitants.</p>
<p>L&rsquo;Ebony Shine, battant pavillon des îles Caïmans, est long de 75,75 mètres. Il dispose d&rsquo;un spa, d&rsquo;un hammam, d&rsquo;un salon de coiffure et d&rsquo;une salle de cinéma de douze places. Sorti du chantier naval Feadship en 2009, le navire a été acquis par Teodorin Obiang en octobre 2014 pour environ 100 millions de dollars. Il vient d&rsquo;être entièrement refait à neuf cette année et mouille actuellement dans le port de Makkum, aux Pays-Bas.</p>
<p>L&rsquo;Ebony Shine pourrait sembler étriqué à côté de l&rsquo;autre superyacht de l&rsquo;ancien ministre des Forêts équatoguinéen. L&rsquo;Ice, parqué à Gibraltar, mesure 90 mètres et peut accueillir quatorze invités dans sept suites. Il emporte 27 membres d&rsquo;équipage, dispose d&rsquo;une piscine et d&rsquo;un héliport sur le pont supérieur. Lorsqu&rsquo;il appartenait encore à son précédent propriétaire, le milliardaire russe Suleyman Kerimov, qui l&rsquo;a revendu en 2015 à Teodorin Obiang, l&rsquo;Ice était estimé à 150 millions de dollars. L&rsquo;entretien du navire et de son personnel coûte environ 800 000 dollars par mois, sans compter le fuel.</p>
<p>Le prix d&rsquo;achat des deux superyachts – environ 250 millions de dollars sans y inclure les travaux – représente dix fois le budget annuel de l&rsquo;éducation en Guinée équatoriale et 17 fois celui de la santé publique, selon les données de la Banque mondiale. Le petit pays d&rsquo;Afrique centrale, une ancienne colonie espagnole de 740 000 habitants coincée entre le Gabon et le Cameroun, tire 90% de ses revenus du pétrole. Son produit intérieur brut par habitant est le plus élevé du continent après les Seychelles, mais 60% de la population y vit avec moins de 1 dollar par jour. Un enfant sur dix meurt avant l&rsquo;âge de 5 ans et pour les autres, l&rsquo;espérance de vie dépasse à peine 50 ans.</p>
<p>Depuis l&rsquo;achat de l&rsquo;Ebony Shine il y a deux ans, Teodorin Obiang ne l&rsquo;a utilisé qu&rsquo;une dizaine de jours, durant l&rsquo;été 2015, pour une croisière dans les Bahamas. Il s&rsquo;était offert trois nouveaux jet-skis pour l&rsquo;occasion, mais il ne s&rsquo;en est pas beaucoup servi. Il aurait passé l&rsquo;essentiel de son temps en cabine avec son amie de l&rsquo;époque, le mannequin danois Christina Mikkelsen.</p>
<h2>Intérêt de la justice</h2>
<p>Les yachts de Teodorin Obiang, dont la gestion était organisée au moins en partie par l&rsquo;étude Meyer Avocats, intéressent le Ministère public de Genève. Le financement des navires pourrait éclairer l&rsquo;origine des fonds utilisés par Teodorin Obiang, qui déclarait un salaire officiel de 3500 dollars par mois en tant que ministre.</p>
<p>Cette contradiction entre ses revenus officiels et son train de vie dispendieux avait poussé la justice française à ouvrir une enquête, en 2011, dans l&rsquo;affaire des « biens mal acquis ». Une perquisition avait eu lieu dans son hôtel particulier parisien et de nombreuses voitures de luxe avaient été séquestrées. Après cinq ans de procédure, Teodorin Obiang vient d&rsquo;être renvoyé devant le Tribunal correctionnel de Paris pour « détournement de biens publics, de corruption ou d&rsquo;abus de biens sociaux » en septembre dernier.</p>
<p>Le parquet genevois a ouvert à son tour une enquête pénale contre lui, fin octobre, pour blanchiment et gestion déloyale. Onze véhicules de luxe ont été séquestrés à l&rsquo;aéroport de Genève dans le cadre de cette procédure, comme l&rsquo;avait révélé L&rsquo;Hebdo le 3 novembre.</p>
<p>Le gouvernement de Malabo est monté au créneau, mardi 8 novembre, dénonçant par communiqué un « complot » orchestré par « certaines institutions françaises et suisses pour dénigrer l&rsquo;image internationale du vice-président de la Guinée équatoriale ». Selon Jean-Charles Tchikaya, avocat français de la Guinée équatoriale, les véhicules saisis à Genève n&rsquo;appartiendraient pas à Teodorin Obiang mais à une « société de droit équatoguinéen » baptisée Ototong, qui serait chargée de gérer le parc automobile de l&rsquo;État. Parmi les voitures saisies figuraient des Ferrari, des Porsche, une Bugatti Veyron et une supercar de course de 1360 chevaux.</p>
<p>Pour les yachts, la ligne de défense sera la même que pour les voitures. Interrogé par l&rsquo;entremise de Jean-Charles Tchikaya, un représentant du gouvernement de Malabo a indiqué à L&rsquo;Hebdo que l&rsquo;Ebony Shine et l&rsquo;Ice étaient la propriété de l&rsquo;État équatoguinéen. Contactée par téléphone après notre première visite infructueuse, Anouch Sedef n&rsquo;a pas souhaité s&rsquo;exprimer. Le Ministère public de Genève a refusé tout commentaire, invoquant l&rsquo;enquête en cours.</p>
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<p><em>Une version de cet article est parue dans </em><em>L&rsquo;Hebdo</em><em> le 11 novembre 2016, sous le titre « Teodorin Obiang : après les voitures, voici les yachts ».</em></p>]]></content:encoded>
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    <item>
      <title>Piégé par un robot Twitter, Teodorin Obiang placé sous enquête par la justice suisse</title>
      <link>https://francoispilet.net/piege-par-un-robot-twitter-teodorin-obiang-place-sous-enquete-par-la-justice-suisse/</link>
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      <pubDate>Thu, 20 Oct 2016 00:00:00 GMT</pubDate>
      <description><![CDATA[Le Ministère public genevois a ouvert une enquête préliminaire contre Teodorin Obiang, fils du président de Guinée équatoriale, après la détection de plus de 25 séjours à Genève en six mois.]]></description>
      <content:encoded><![CDATA[<p><em>Le Ministère public genevois s&rsquo;intéresse au fils du président de Guinée équatoriale, dont l&rsquo;agence vesper.media a dévoilé les allées et venues ces six derniers mois grâce à un Twitter Bot.</em></p>
<p>Le ciel s&rsquo;assombrit pour Teodorin Obiang. Le fils du président de Guinée équatoriale, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, un des dirigeants les plus corrompus d&rsquo;Afrique, a mené grand train aux États-Unis et en France. Bien que sous enquête pour blanchiment depuis de longues années dans ces deux pays, il se rendait jusqu&rsquo;ici très régulièrement à Genève à bord de son jet privé. Cette impunité est peut-être terminée. Le Ministère public genevois vient d&rsquo;ouvrir une enquête préliminaire à son encontre, comme l&rsquo;a révélé le 18 octobre la Tribune de Genève.</p>
<h2>Gva Dictator Alert</h2>
<p>L&rsquo;ouverture de cette procédure — la première lancée en Suisse contre le clan Obiang — est intervenue durant l&rsquo;été, comme le confirme un porte-parole du parquet genevois. Cette enquête survient à la suite du lancement, en avril dernier, d&rsquo;un logiciel capable de retracer sur Twitter les allées et venues d&rsquo;avions de dictateurs à Genève. Le projet a été lancé en avril dernier par l&rsquo;agence de journalisme d&rsquo;investigation vesper.media, créée par les journalistes Mehdi Atmani, Marie Maurisse et François Pilet. L&rsquo;agence avait publié une première enquête sur la présence très régulière des avions du clan Obiang à Genève dans L&rsquo;Hebdo en mars dernier.</p>
<p>Le robot Twitter GVA Dictator Alert a été conçu dans la foulée pour suivre en temps réel ces séjours, avant d&rsquo;être étendu à d&rsquo;autres régimes dictatoriaux. Le système utilise les données captées par un réseau d&rsquo;antennes maintenues par des amateurs aux alentours de l&rsquo;aéroport de Cointrin. Celles-ci enregistrent les signaux radio émis par les avions civils qui indiquent leur immatriculation et leur position. Ces données sont analysées chaque heure par un logiciel qui détecte la présence d&rsquo;appareils appartenant à des régimes dictatoriaux sur la base d&rsquo;une liste établie par l&rsquo;agence vesper.media. Cela à partir de registres aéronautiques. Si un avion est détecté, un message est aussitôt publié sur Twitter. La liste des pays considérés comme dictatoriaux se fonde, quant à elle, sur le Democracy Index mis à jour tous les deux ans par le magazine The Economist.</p>
<p>Depuis son lancement, le détecteur de dictateurs a recensé plusieurs passages d&rsquo;avions appartenant au Qatar et au Kazakhstan. Mais le gagnant toutes catégories reste le clan Obiang. Les appareils utilisés par le président et ses proches y ont effectué plus de 25 séjours en six mois, bien plus que ce que ne peut justifier l&rsquo;activité diplomatique de ce minuscule pays de 740 000 habitants, riche de sa rente pétrolière mais où 65 % de la population vit sous le seuil de pauvreté.</p>
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<p><em>Une version de cet article est parue dans </em><em>L&rsquo;Hebdo</em><em> le 20 octobre 2016, sous le titre « Piégé par un robot Twitter, Teodorin Obiang placé sous enquête par la justice suisse ».</em></p>]]></content:encoded>
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    <item>
      <title>Une rançon historique sur le tarmac genevois</title>
      <link>https://francoispilet.net/une-rancon-historique-sur-le-tarmac-genevois/</link>
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      <pubDate>Thu, 20 Oct 2016 00:00:00 GMT</pubDate>
      <description><![CDATA[Le 17 janvier 2016, les États-Unis ont versé 400 millions de dollars en liquide à l'Iran sur le tarmac de Genève, en échange de trois otages américains.]]></description>
      <content:encoded><![CDATA[<p><em>Enquête. Les États-Unis ont versé 400 millions de dollars en liquide à l&rsquo;Iran sur la piste de l&rsquo;aéroport de Genève le 17 janvier dernier, en échange d&rsquo;otages. Sur la base de données aéronautiques, «L&rsquo;Hebdo» a pu reconstituer les étapes de cette journée rocambolesque qui a marqué le dégel des relations entre Américains et Iraniens.</em></p>
<p>Des petits flocons virevoltent sur le tarmac de l&rsquo;aéroport de Genève, ce 17 janvier, juste après 13 heures. Un avion aux couleurs de la République islamique d&rsquo;Iran remonte lentement la piste. Il est accompagné d&rsquo;une camionnette grise des services de sécurité de l&rsquo;aéroport, vitres teintées et gyrophare enclenché. Ce Boeing 737-200 est un modèle hors d&rsquo;âge, rarissime. Les plane spotters, ces passionnés d&rsquo;aviation bardés de caméras au bord des pistes, braquent aussitôt leurs objectifs vers lui. Immatriculé EP-AGA, il avait été livré à l&rsquo;Iran par l&rsquo;avionneur américain en 1977, deux ans avant la chute du shah.</p>
<p>A 13 heures et 15 minutes, le bel oiseau glisse élégamment sur la piste en faisant vrombir ses réacteurs. Avant de disparaître dans la couche de nuages, le pilote adresse un dernier salut enjoué au contrôleur aérien : «Thank you, bye bye !» Posté en bout de piste, un vidéaste amateur appelé GVA Spotter immortalisait le décollage dans une vidéo rapidement postée sur le site YouTube. Dans sa soute, EP-AGA emportait des palettes de bois chargées de l&rsquo;équivalent de 400 millions de dollars, en liquide, en francs, en euros et dans d&rsquo;autres monnaies. L&rsquo;avion américain, qui était venu livrer la précieuse cargaison quelques heures plus tôt, s&rsquo;est déjà évanoui dans la nature, sans laisser de traces.</p>
<p>Il a fallu l&rsquo;enquête de plusieurs journalistes du Wall Street Journal, dont deux Prix Pulitzer, pour prouver le versement par les États-Unis de cette gigantesque rançon, maquillée en «dédommagement», pour libérer des otages américains, dont les trois qui ont transité par Genève : le journaliste Jason Rezaian, accusé d&rsquo;espionnage, avait croupi cinq cent quarante jours dans la sinistre prison d&rsquo;Evin près de Téhéran, le pasteur Saeed Abedini avait passé quatre ans dans les geôles iraniennes, et l&rsquo;ancien marine Amir Hekmati cinq ans. Le quotidien new-yorkais avait révélé l&rsquo;existence de cette opération secrète dans un premier article paru en août. Face au tollé, le gouvernement Obama a fini par reconnaître les faits. Aujourd&rsquo;hui, L&rsquo;Hebdo est en mesure de reconstituer le déroulement précis de l&rsquo;opération, notamment sur la base de données aéronautiques collectées et analysées par l&rsquo;agence de journalisme d&rsquo;investigation vesper.media qui a développé un logiciel de surveillance du trafic aérien à Genève.</p>
<h2>Tout commence à Vienne</h2>
<p>Cette journée du 17 janvier marquera l&rsquo;histoire de la diplomatie helvétique. Elle a été le fruit de quatorze mois d&rsquo;efforts menés par une petite équipe du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) dirigée par Wolfgang Amadeus Brülhart, chef de la division Moyen-Orient. Pour parvenir à ce résultat, le diplomate suisse avait organisé pas moins de quinze rencontres entre Américains et Iraniens, les premiers conduits par le chef de délégation du Département d&rsquo;État Brett McGurk, et les seconds par un des plus hauts responsables des services secrets du pays des mollahs.</p>
<p>Le versement de cette première rançon de 400 millions de dollars, le 17 janvier, suivie de deux autres, les jours suivants, qui totaliseront 1,7 milliard de dollars, causera certes un embarras passager au président américain Obama et provoquera la furie du candidat républicain Donald Trump, quelques mois plus tard. Mais qu&rsquo;importe. Cette journée sur le tarmac genevois restera surtout dans l&rsquo;histoire comme un avancement historique majeur : la fin d&rsquo;un embargo économique de trente-sept ans imposé par les États-Unis contre l&rsquo;Iran.</p>
<p>La veille, réunis à Vienne, l&rsquo;Iran et six grandes puissances (États-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni et Allemagne) mettaient enfin en œuvre l&rsquo;accord historique sur le nucléaire iranien, scellé le 14 juillet 2015. Le même jour, Washington et Téhéran annonçaient un échange inédit de prisonniers : cinq retenus côté iranien, sept côté américain.</p>
<p>Les discussions secrètes entre les États-Unis et l&rsquo;Iran sur la libération des otages avaient débuté en novembre 2014. Le ministre suisse des Affaires étrangères, Didier Burkhalter, avait alors proposé de faciliter ces négociations. Mais les débuts furent difficiles. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;en juillet 2015, lorsque Téhéran et les grandes puissances se sont mis d&rsquo;accord sur le principe d&rsquo;un abandon de l&rsquo;embargo en échange de la fin du programme d&rsquo;armement nucléaire que les choses ont commencé à bouger. Les rencontres entre les délégations se sont multipliées à l&rsquo;hôtel InterContinental de Genève entre novembre et décembre.</p>
<p>Mais, pour les Iraniens, ce troc symbolique des otages ne suffisait pas. Ce n&rsquo;est que vers Noël que la question d&rsquo;un versement en espèces sonnantes et trébuchantes est apparue sur la table. Après trente-sept ans d&rsquo;embargo imposé par Washington, Téhéran exigeait aussi un «dédommagement». Les Américains n&rsquo;ont pas tergiversé.</p>
<p>Le 17 janvier dernier, le président Obama rendait public un remboursement de 1,7 milliard de dollars représentant un contrat d&rsquo;armement jamais honoré et datant d&rsquo;avant la révolution islamique de 1979. Le montant représentait 400 millions de dollars pour le contrat avorté et 1,3 milliard pour les intérêts en retard. Pas question, évidemment, de donner l&rsquo;impression que les États-Unis cédaient à un chantage et versaient une rançon. «Les discussions sur le remboursement d&rsquo;une ancienne dette sont complètement séparées de celles sur la libération des otages», assurait en août un porte-parole du Département d&rsquo;État, ajoutant : «Ce n&rsquo;est pas une rançon. Verser des rançons est contraire à la politique des États-Unis.»</p>
<h2>Échange sur le tarmac genevois</h2>
<p>Ce que Barack Obama s&rsquo;était bien gardé de préciser, c&rsquo;est qu&rsquo;au moment même où il annonçait ce «remboursement», le 17 janvier, le Boeing de la République islamique attendait à Cointrin, sa soute prête à charger les palettes de 400 millions de dollars en devises.</p>
<p>Un paiement en dollars aurait été illicite pour les Américains, du fait de l&rsquo;embargo qui interdit toute transaction en billets verts avec l&rsquo;Iran. D&rsquo;après le Wall Street Journal, les États-Unis se seraient fournis en euros auprès de la Banque centrale des Pays-Bas, et en francs auprès de la Banque nationale suisse.</p>
<p>Evidemment, le décollage de Cointrin d&rsquo;EP-AGA chargé de billets n&rsquo;était que la première partie du plan. La suite s&rsquo;est jouée plus tard dans la journée. Peu avant 18 heures, un jet de l&rsquo;Armée suisse immatriculé T-785 faisait son approche sur Genève. Il avait décollé de Téhéran sept heures plus tôt, avec à son bord deux médecins accompagnants et les trois otages américains : le journaliste Jason Rezaian, chef du bureau du Washington Post à Téhéran, le pasteur Saeed Abedini, et l&rsquo;ancien marine Amir Hekmati. Les trois hommes ne sont pas restés longtemps à Genève. L&rsquo;escale était symbolique. Presque aussitôt, ils remontaient dans un avion de l&rsquo;US Air Force qui les ramènerait enfin chez eux.</p>
<h2>La rage de Trump</h2>
<p>Les révélations du Wall Street Journal, publiées le 4 août, ont fait dérailler Donald Trump, alors en campagne en Floride. L&rsquo;occasion était trop belle de dénoncer le versement par Barack Obama d&rsquo;une rançon qui «mettait un prix sur la tête» de tous les otages américains détenus à l&rsquo;étranger. Le candidat républicain s&rsquo;est alors pris les pieds dans le tapis, disant avoir vu à la télévision les images d&rsquo;agents américains transportant des sacs de billets sur l&rsquo;aéroport de Genève. Les images dont il parlait étaient en réalité celles des otages sortant de l&rsquo;avion suisse. Sous une tempête de moqueries, Donald Trump s&rsquo;est excusé dès le lendemain.</p>
<p>Dommage pour lui, puisqu&rsquo;il existait bien sur l&rsquo;internet une vidéo du Boeing iranien quittant Genève le matin de la libération. Il s&rsquo;agit de celle postée le jour même par GVA Spotter. Elle suffisait à elle seule à confirmer les dires du Wall Street Journal. A ce jour, aucun média ne s&rsquo;en est fait l&rsquo;écho, pas même le quotidien new-yorkais, qui a pourtant longuement enquêté sur l&rsquo;affaire. Donald Trump s&rsquo;étranglera probablement une nouvelle fois en apprenant son existence, mais qu&rsquo;importe. Le candidat milliardaire a désormais d&rsquo;autres soucis.</p>
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<p><em>Une version de cet article est parue dans </em><em>L&rsquo;Hebdo</em><em> le 20 octobre 2016, sous le titre « Une rançon historique sur le tarmac genevois ».</em></p>]]></content:encoded>
    </item>
    <item>
      <title>Credit Suisse au pays des subprimes</title>
      <link>https://francoispilet.net/credit-suisse-au-pays-des-subprimes/</link>
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      <pubDate>Thu, 21 Jul 2016 02:00:00 GMT</pubDate>
      <description><![CDATA[Credit Suisse a émis 1,3 milliard de livres de dettes hypothécaires à risque au Royaume-Uni. Après le Brexit, Moody's s'alarme d'un risque de défauts en cascade.]]></description>
      <content:encoded><![CDATA[<p><em>Enquête. La grande banque a créé des produits financiers à partir de crédits accordés à des ménages britanniques à la solvabilité douteuse. Sur fond de Brexit, l&rsquo;agence de notation Moody&rsquo;s s&rsquo;inquiète.</em></p>
<p>Dans la banque d&rsquo;affaires, le mot « subprime » n&rsquo;est plus à la mode. Les alchimistes de la City l&rsquo;ont donc remplacé par un autre. Aujourd&rsquo;hui, un crédit immobilier pourri s&rsquo;appelle simplement « non conforme ».</p>
<p>Depuis 2011, Credit Suisse est devenu l&rsquo;un des plus grands pourvoyeurs de dette hypothécaire britannique non conforme. La banque, qui a longtemps tardé à réduire ses activités de banque d&rsquo;affaires, a joué un rôle de premier plan dans la renaissance du marché de la titrisation outre-Atlantique. Cette pratique, bien qu&rsquo;à l&rsquo;origine du cataclysme de 2008, a repris avec vigueur en Grande-Bretagne il y a cinq ans, alimentée par une hausse vertigineuse et apparemment sans fin de l&rsquo;immobilier. En 2015, les prix ont dépassé le pic enregistré en 2007, juste avant la crise, pour atteindre un plus haut historique.</p>
<p>Cette fringale d&rsquo;immobilier, des taux d&rsquo;intérêt au plancher et la perspective de prix en hausse constante ont poussé les Britanniques à s&rsquo;endetter. Les banques de la City ont suivi, en procédant exactement de la même manière que leurs consœurs américaines avant la crise financière. Des dizaines de milliers de crédits hypothécaires britanniques ont été ficelés dans des produits financiers complexes pour être revendus à des investisseurs.</p>
<p>A ce jeu, la deuxième banque helvétique a choisi la stratégie la plus rentable, mais aussi la plus risquée : se concentrer sur le marché « non conforme ». C&rsquo;est ce que montrent les recherches de L&rsquo;Hebdo dans les documents publiés par les grandes agences de notation – Moody&rsquo;s, Standard &amp; Poor&rsquo;s et Fitch – chargées d&rsquo;évaluer les risques des produits financiers émis par les banques.</p>
<p>Entre 2011 et 2015, Credit Suisse a émis quatre immenses paquets de dettes hypothécaires à risque, pour près de 1,3 milliard de livres (1,7 milliard de francs). Ces produits, appelés ALBA, rassemblent des milliers de crédits accordés presque exclusivement à des ménages peu solvables. Dans la majorité des cas, souvent plus de 80%, les prêts rassemblés par Credit Suisse sont dits « interest only » : le débiteur se contente de rembourser les intérêts, sans amortir sa dette. Ce type de crédit est considéré comme particulièrement risqué. Pire : 36% des emprunteurs n&rsquo;ont pas pu fournir de preuve de leurs revenus, qu&rsquo;ils ont justifiés eux-mêmes en se déclarant indépendants. En 2015, près de 20% des créanciers étaient en retard de plus d&rsquo;un mois sur leurs traites.</p>
<h2>Signe d&rsquo;un début de panique</h2>
<p>Cette clientèle est alléchante pour les banques et les investisseurs, car elle paie des intérêts légèrement plus élevés que les ménages parfaitement solvables. Revers de la médaille : les créanciers des portefeuilles ALBA de Credit Suisse seront aussi les premiers à se retrouver la tête sous l&rsquo;eau lorsque les conditions économiques deviendront moins favorables.</p>
<p>Et c&rsquo;est exactement ce qui menace de se passer. En l&rsquo;espace de quelques jours après le vote sur le Brexit, sept fonds immobiliers britanniques ont été gelés pour faire face à l&rsquo;afflux massif des demandes de retraits d&rsquo;argent, signe d&rsquo;un début de panique. Pour rembourser leurs investisseurs, ces fonds devront rapidement vendre des biens, ce qui pourrait contribuer à faire baisser les prix.</p>
<p>L&rsquo;agence de notation Moody&rsquo;s a été la première à sonner le tocsin, le 14 juillet. Selon ses estimations, près de 9% des ménages britanniques se retrouveraient en difficulté si les prix de l&rsquo;immobilier venaient à baisser de 20%. Parmi eux, les détenteurs d&rsquo;hypothèques « interest only » empaquetées dans les produits de Credit Suisse seraient les premiers à en faire les frais. Comme le résume froidement Steven Baker, analyste chez Moody&rsquo;s, « avec une telle baisse, leur bien immobilier vaudrait moins que le prix d&rsquo;achat, ce qui les placerait en situation de découvert ». Le jeu de dominos pourrait ainsi recommencer. En bout de course, outre les propriétaires eux-mêmes, les perdants se compteraient parmi les investisseurs qui ont acquis les produits ALBA concoctés par Credit Suisse.</p>
<hr />
<p><em>Une version de cet article est parue dans </em><em>L&rsquo;Hebdo</em><em> le 21 juillet 2016, sous le titre « Credit Suisse au pays des subprimes ».</em></p>]]></content:encoded>
    </item>
    <item>
      <title>A Genève, tapis rouge pour une compagnie poubelle</title>
      <link>https://francoispilet.net/a-geneve-tapis-rouge-pour-une-compagnie-poubelle/</link>
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      <pubDate>Thu, 10 Mar 2016 01:00:00 GMT</pubDate>
      <description><![CDATA[Un Boeing 767 de CEIBA Intercontinental, compagnie aérienne sur liste noire de l'UE, atterrit régulièrement à Genève grâce à des autorisations diplomatiques accordées au régime d'Obiang.]]></description>
      <content:encoded><![CDATA[<p><em>Enquête. Un avion du régime dictatorial de Guinée équatoriale échappe à une interdiction de vol européenne. Grâce à la Suisse.</em></p>
<p>Comment une compagnie aérienne interdite de vol dans l&rsquo;Union européenne peut-elle venir se poser régulièrement à Genève? Par magie? Pas du tout: ce tour de passe-passe aéronautique est rendu possible grâce aux connexions diplomatiques de son propriétaire, un des pires dictateurs et cleptocrates d&rsquo;Afrique, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, régnant sans partage depuis trente-trois ans sur son minuscule pétro-Etat, la Guinée équatoriale.</p>
<p>Le président et sa famille se sentent bien à Genève, où leurs avions privés vont et viennent depuis Malabo à un rythme effréné, malgré les nombreuses enquêtes pour corruption lancées contre eux en France, aux Etats-Unis et même en Suisse. Le patriarche, son épouse Constancia Nsue Mangue et leur fils Teodorin savent qu&rsquo;ils seront toujours bien reçus au bout du lac.</p>
<p>Pas comme à Paris ou Washington. En 2011, les Etats-Unis avaient séquestré 70 millions de dollars, une villa à Malibu, un jet privé, une Ferrari et une collection de souvenirs de Michael Jackson appartenant à Teodorin, en raison de soupçons de corruption et de détournement de fonds publics. L&rsquo;année suivante, à la suite du scandale des « biens mal acquis » révélé par des ONG, la justice française avait à son tour saisi le gigantesque appartement de 4000 mètres carrés des Obiang à l&rsquo;avenue Foch, avec une collection de voitures de luxe. Tous les frais de ce fastueux train de vie étaient réglés par des sociétés écrans suisses. La France avait adressé une demande d&rsquo;entraide à la Confédération. La procédure avait duré trois ans, et ni les Obiang ni leurs intermédiaires helvétiques n&rsquo;avaient été inquiétés.</p>
<p>Les visites du clan Obiang à Genève ne se sont pas arrêtées pour autant. Au contraire. Comme le montrent des recherches de L&rsquo;Hebdo, les quatre jets privés et les Boeing utilisés par la présidence de Guinée équatoriale résident quasiment en permanence, tour à tour, sur le tarmac de Cointrin. Il y a le Boeing de papa, un beau 737 Utonde portant le sceau de la République, qui s&rsquo;est posé onze fois à Genève depuis le 1er janvier 2015. Il y a passé en tout 86 jours. Le jet Dassault 900 de Teodorin – il l&rsquo;aurait reçu pour son anniversaire – a passé 69 jours à Genève, en huit séjours. Un autre Falcon 50, le même modèle que celui séquestré par la justice française en 2012, a passé 83 jours à Cointrin en neuf séjours.</p>
<p>Et ce n&rsquo;est pas tout. Un autre avion, de ligne cette fois, un gros Boeing 767-306 ER, fait régulièrement la navette entre Malabo et Genève. Selon nos informations, il aurait notamment été utilisé à l&rsquo;occasion par Madame pour venir se soigner en Suisse. L&rsquo;avion porte les couleurs d&rsquo;une compagnie civile équato-guinéenne, CEIBA Intercontinental.</p>
<p>Problème: cette compagnie figure sur la liste noire de l&rsquo;Union européenne depuis 2012. Celle-ci interdit l&rsquo;entrée dans l&rsquo;espace aérien européen aux compagnies qui « continuent d&rsquo;opérer dans des conditions qui se situent en deçà des niveaux de sécurité essentiels et reconnus au niveau international ». Environ 200 compagnies y figurent, principalement africaines et asiatiques. Le Boeing 767 de CEIBA Intercontinental s&rsquo;est posé cinq fois à Genève entre le 1er janvier 2015 et le 21 février 2016, date de sa dernière escale. Il a passé 51 jours en tout sur le tarmac.</p>
<p>L&rsquo;Office fédéral de l&rsquo;aviation civile (OFAC) explique ainsi cette curieuse situation: «Les compagnies qui sont sur la blacklist de l&rsquo;Union européenne ne peuvent en effet pas atterrir en Suisse en tant que compagnie commerciale, confirme Martine Reymond, sa porte-parole. En revanche, précise-t-elle, un pays peut demander à l&rsquo;OFAC une autorisation diplomatique pour un vol d&rsquo;Etat, ce qui a été le cas pour les vols en question.»</p>
<h2>Une justice « attentiste »</h2>
<p>Enquêtes internationales? Soupçons de corruption? Standards de sécurité aérienne inadaptés? Peu importe donc: aux yeux de la Suisse, les Obiang et leurs avions peuvent continuer de se poser à Cointrin, avec tapis rouge diplomatique en bonus. Pour la Déclaration de Berne, une des ONG qui avaient contribué à dénoncer le scandale des « biens mal acquis » en 2011 et 2012, la pilule est amère: «Le provincialisme, ou plutôt l&rsquo;attentisme des autorités judiciaires suisses face au régime de la Guinée équatoriale, a de quoi indisposer, dénonce son responsable, Olivier Longchamp. Malgré le rôle central de la Suisse dans cette affaire, le Ministère public fédéral n&rsquo;a pas jugé opportun d&rsquo;ouvrir sa propre instruction sur les fonds qui ont transité par la Suisse. Absence de sanctions, lenteurs, silence… A part les déclarations de circonstance, aucun signal crédible n&rsquo;est envoyé pour montrer que ce grave type de criminalité économique est pris au sérieux et combattu efficacement en Suisse. Cela n&rsquo;a aucun effet dissuasif, ni sur les intermédiaires financiers ni sur les criminels.»</p>
<p>Le 15 décembre dernier, la Cour de cassation de Paris a rejeté le recours du fils, Teodorin Obiang, qui invoquait son immunité en tant que deuxième vice-président de son pays. Les juges décideront prochainement de le renvoyer ou non en correctionnelle, ce qui ouvrirait la voie au premier procès des « biens mal acquis » en France. En attendant, son imposant jet Dassault 900 sera toujours le bienvenu à Cointrin.</p>
<hr />
<p><em>Une version de cet article est parue dans </em><em>L&rsquo;Hebdo</em><em> le 10 mars 2016, sous le titre « A Genève, tapis rouge pour une compagnie poubelle ».</em></p>]]></content:encoded>
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    <item>
      <title>Le Venezuela, ce narco-État qui aime tant la Suisse</title>
      <link>https://francoispilet.net/venezuela-narco-etat-suisse-pdvsa-corruption/</link>
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      <pubDate>Thu, 03 Mar 2016 01:00:00 GMT</pubDate>
      <description><![CDATA[Près de 100 millions de dollars de pots-de-vin versés à des cadres de PDVSA ont transité par des banques suisses, avec l'ombre du narcotrafic vénézuélien.]]></description>
      <content:encoded><![CDATA[<p><em>Enquête. Près de 100 millions de dollars de pots-de-vin versés à des cadres de la société pétrolière PDVSA ont transité par une dizaine de banques suisses. L&rsquo;ombre du narcotrafic plane sur ces transactions suspectes.</em></p>
<p>Des dizaines de milliers de pages de documents, plus de 730 comptes bancaires : l&rsquo;arrestation de l&rsquo;homme d&rsquo;affaires Roberto Rincón, près de Houston, au Texas, le 10 décembre dernier, a permis aux autorités américaines de remonter la piste d&rsquo;un immense système de corruption impliquant des cadres de la société pétrolière nationale du Venezuela, PDVSA.</p>
<p>Roberto Rincón est accusé d&rsquo;avoir organisé le versement de plus de 1 milliard de dollars de pots-de-vin, de 2009 à 2014, en échange de contrats d&rsquo;équipement fournis par sa société d&rsquo;exploitation pétrolière, Tradequip. Cinq dirigeants de PDVSA seraient impliqués, ainsi qu&rsquo;au moins trois autres intermédiaires non identifiés.</p>
<p>Sur le milliard de dollars en question, plus de 100 millions auraient transité par la Suisse. Les États-Unis ont adressé une demande d&rsquo;entraide à la Suisse dans cette affaire, comme l&rsquo;a confirmé l&rsquo;Office fédéral de la justice (OFJ) à L&rsquo;Hebdo. «Cette requête vise huit banques pour des obtentions de preuves, une de plus pour des blocages de comptes, ainsi que 20 personnes morales et physiques», indique Folco Galli, porte-parole de l&rsquo;OFJ. Mais le Département de la justice américain s&rsquo;inquiète déjà des lenteurs de la procédure. Ses enquêteurs, qui envisagent de se rendre en Suisse pour poursuivre leurs recherches, craignent qu&rsquo;une partie des fonds n&rsquo;ait déjà été transférée vers d&rsquo;autres horizons.</p>
<p>Par son ampleur, cette affaire rappelle le cas du géant étatique brésilien Petrobras. Des centaines de millions versés par la société de construction Odebrecht avaient transité par des banques suisses, faisant dire au Ministère public fédéral (MPC) que la place bancaire helvétique avait été «sérieusement exposée» par ce scandale.</p>
<p>Par certains aspects, l&rsquo;implication des banques suisses dans l&rsquo;affaire PDVSA est plus inquiétante encore car, si les fonds en question consistaient apparemment en de «simples» pots-de-vin destinés à gagner des marchés publics, l&rsquo;argent de la drogue n&rsquo;est jamais loin quand il s&rsquo;agit du Venezuela.</p>
<h2>Trafic contrôlé par l&rsquo;armée</h2>
<p>Le pays s&rsquo;est peu à peu transformé, ces dernières années, en narco-État. Le phénomène s&rsquo;est accéléré depuis la mort du président Hugo Chávez, qui a laissé derrière lui un régime clanique contrôlé par des militaires corrompus. La situation s&rsquo;est encore aggravée, depuis 2014, avec la chute de 70% des prix du pétrole, principale source de revenus du pays.</p>
<p>Selon Leopoldo Colmenares, professeur d&rsquo;économie à l&rsquo;Université Simón Bolívar de Caracas, les principales caractéristiques de la politique mise en place par Hugo Chávez ont été maintenues malgré sa disparition : militarisation des institutions, soutien implicite de la corruption et création de réseaux parallèles au sein de l&rsquo;appareil d&rsquo;État. Ces modalités se sont encore renforcées sous son successeur, Nicolás Maduro, notamment les activités criminelles d&rsquo;un ensemble de réseaux à l&rsquo;intérieur du gouvernement national.</p>
<p>Le trafic de drogue serait aujourd&rsquo;hui totalement contrôlé par l&rsquo;armée, dirigée par une caste de généraux réunie au sein du Cartel de los Soles (le cartel des soleils). Cette organisation est soupçonnée par les États-Unis d&rsquo;organiser le transport de la drogue depuis la Colombie et le Pérou vers le Mexique pour le compte du cartel mexicain de Sinaloa.</p>
<p>Roberto Rincón, l&rsquo;homme d&rsquo;affaires texan arrêté en décembre, détenteur de trois comptes crédités de 25 millions de dollars chez Credit Suisse, est décrit comme un ami très proche d&rsquo;un des plus puissants de ces généraux, le célèbre Hugo Carvajal, alias El Pollo (le poulet), ancien chef des services secrets.</p>
<p>En juillet 2014, des agents de l&rsquo;agence antidrogue américaine (DEA) avaient tenté d&rsquo;arrêter Hugo Carvajal lors de son passage sur l&rsquo;île d&rsquo;Aruba, dans les Caraïbes néerlandaises. L&rsquo;armée vénézuélienne avait aussitôt dépêché des navires de guerre au large de l&rsquo;île, et Caracas avait menacé de couper les lignes aériennes ainsi que l&rsquo;approvisionnement en pétrole. Les autorités néerlandaises avaient relâché Hugo Carvajal dès le lendemain ; il avait été accueilli en héros dans son pays et congratulé par le président Nicolás Maduro. Lorsqu&rsquo;il s&rsquo;était rendu à Aruba, Hugo Carvajal voyageait dans le jet privé de Roberto Rincón. Le général a donné une interview à la télévision vénézuélienne le 16 février, assurant que «tout ce dont les États-Unis m&rsquo;accusent est faux».</p>
<p>Les soupçons sur l&rsquo;implication des militaires vénézuéliens dans le trafic de drogue remontent à 2008, quand le Trésor américain avait désigné plusieurs d&rsquo;entre eux, dont Hugo Carvajal, pour leur rôle en tant qu&rsquo;intermédiaires entre les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et les cartels mexicains. Depuis, plusieurs trafiquants et anciens membres du gouvernement ont collaboré avec les enquêtes américaines en échange de réductions de peine. En 2011, Walid Makled, un narcotrafiquant vénézuélien arrêté en Colombie, avait déclaré : «Quand je donnais 200 millions de bolivars par semaine, 100 millions allaient pour le général Hugo Carvajal.»</p>
<p>D&rsquo;autres ont suivi. Rafael Isea, ancien ministre des Finances et gouverneur de l&rsquo;État d&rsquo;Aragua, a fait défection en 2013 et collaboré avec les États-Unis. Il accuse l&rsquo;actuel ministre de l&rsquo;Intérieur, Tareck El Aissami, d&rsquo;avoir organisé des transports de cocaïne. Et ce n&rsquo;est qu&rsquo;un début. Les filets du Département de la justice se resserreraient aujourd&rsquo;hui sur Diosdado Cabello, ancien vice-président de Hugo Chávez, aujourd&rsquo;hui président de l&rsquo;Assemblée nationale, le deuxième homme le plus puissant du Venezuela. Selon le Wall Street Journal, il serait considéré par les États-Unis comme le dirigeant du Cartel de los Soles.</p>
<h2>Transferts d&rsquo;or</h2>
<p>La protection de l&rsquo;appareil d&rsquo;État offre des avantages considérables. L&rsquo;immunité diplomatique, qui a permis au général Hugo Carvajal d&rsquo;échapper aux agents de la DEA à Aruba, n&rsquo;est qu&rsquo;un exemple anecdotique. La légitimité apparente des institutions permet aux autorités vénézuéliennes de maintenir des relations financières très importantes, notamment avec la place bancaire suisse.</p>
<p>Les données de SwissLeaks avaient déjà montré l&rsquo;étendue de ces liens. Le président d&rsquo;une banque d&rsquo;État y disposait par exemple du plus gros compte jamais vu chez HSBC Private Bank à Genève, garni de 11,7 milliards de dollars.</p>
<p>Et ces relations se poursuivent aujourd&rsquo;hui. Depuis quelques années, le Venezuela transfère peu à peu ses réserves d&rsquo;or vers la Suisse. Ces mouvements ont surpris, puisque le président Chávez s&rsquo;était fait une fierté de rapatrier toutes les réserves du pays de Londres à Caracas en 2011. Aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est le mouvement inverse qui s&rsquo;opère. La banque centrale du Venezuela a transféré 4 tonnes de métal jaune vers la Suisse en 2012, 10 en 2013, 12 en 2014 et 24 l&rsquo;année suivante. Puis, durant le seul mois de janvier dernier, cette banque centrale a encore exporté un record de 36 tonnes d&rsquo;or en Suisse. Ces opérations serviraient à garantir des crédits. Selon les indicateurs économiques, le pays serait aujourd&rsquo;hui proche de la banqueroute.</p>
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<p><em>Une version de cet article est parue dans </em><em>L&rsquo;Hebdo</em><em> le 3 mars 2016, sous le titre « Le Venezuela, ce narco-État qui aime tant la Suisse ».</em></p>]]></content:encoded>
    </item>
    <item>
      <title>Les millions du dictateur Abacha ont été volés deux fois</title>
      <link>https://francoispilet.net/les-millions-du-dictateur-abacha-ont-ete-voles-deux-fois/</link>
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      <pubDate>Thu, 18 Feb 2016 01:00:00 GMT</pubDate>
      <description><![CDATA[Les fonds Abacha restitués au Nigeria par le Liechtenstein ont disparu après des achats d'armes douteux. La Suisse doit à son tour rendre 321 millions de dollars.]]></description>
      <content:encoded><![CDATA[<p><em>Enquête. Les fonds restitués au Nigeria par le Liechtenstein ont disparu sous couvert d&rsquo;achats d&rsquo;armes pour lutter contre Boko Haram. Aujourd&rsquo;hui, la Suisse doit à son tour rendre plus de 300 millions.</em></p>
<p>Le 24 mai 2014, le marchand d&rsquo;armes californien Ara Dolarian recevait un message très prometteur. Le gouvernement du Nigeria cherchait à acquérir tout un arsenal pour lutter contre le mouvement terroriste Boko Haram. L&rsquo;intermédiaire de cette transaction était un Américain établi à Prague, un ex-marine vétéran de la première guerre d&rsquo;Irak devenu DJ et gérant de nightclub.</p>
<p>La requête était tout à fait dans les cordes d&rsquo;Ara Dolarian. Bien qu&rsquo;élevé dans une famille d&rsquo;intellectuels pacifistes militants contre la guerre du Vietnam, cet ancien artiste sculpteur s&rsquo;était reconverti dans le commerce d&rsquo;armes après un échec cuisant dans la finance. Au moment de cette première prise de contact par l&rsquo;émissaire des Nigérians, sa nouvelle société, Dolarian Capital Inc, disposait de tous les contacts nécessaires à Sofia, en Bulgarie, marché ouvert de l&rsquo;armement post-soviétique de seconde main. En quelques semaines, le deal était signé.</p>
<p>La liste des courses du Ministère de la défense nigérian était longue comme le bras : 6 hélicoptères Mil Mi-24 et 35, 30 chars T-72, des canons antiaériens et toutes les munitions, bombes et lance-roquettes pour aller avec. Montant du contrat : 246 millions de dollars.</p>
<p>Les détails de cette transaction apparaissent dans des documents judiciaires obtenus par L&rsquo;Hebdo. Ils montrent qu&rsquo;entre mai et août 2014, le Nigeria a tenté d&rsquo;utiliser les fonds de l&rsquo;ex-dictateur Abacha rendus par le Liechtenstein pour acheter des armes, en violation de toutes les dispositions internationales sur la restitution des avoirs spoliés. Ces textes, notamment défendus par la Banque mondiale, prévoient que ce type de fonds séquestrés doivent être rendus à la société civile pour des buts humanitaires.</p>
<h2>Administration corrompue</h2>
<p>Mais ce n&rsquo;est même pas le pire. L&rsquo;opération a finalement échoué, et l&rsquo;armée du Nigeria n&rsquo;a jamais reçu les hélicoptères ni les chars pour lutter contre Boko Haram. Les 235 millions de dollars rendus en deux fois par la principauté, entre décembre 2013 et le 25 juin 2014, semblent maintenant s&rsquo;être envolés, sur fond d&rsquo;accusations de détournement lancées par le nouveau président nigérian, Muhammadu Buhari, contre le régime de son prédécesseur Goodluck Jonathan. En clair : aussitôt rendus, les millions volés à son peuple dans les années 90 par l&rsquo;ex-dictateur Abacha ont finalement disparu une seconde fois dans les méandres d&rsquo;une administration nigériane désespérément corrompue.</p>
<h2>Diplomates suisses rassurants</h2>
<p>Ces révélations sont très embarrassantes pour le gouvernement du Nigeria, mais aussi pour le Liechtenstein et pour la Banque mondiale, qui étaient tous deux censés surveiller le retour des fonds. Elles interviennent également à un moment très délicat pour la Suisse, qui doit à son tour rendre 321 millions de dollars au Nigeria. Cette seconde restitution fait suite à un accord signé en juillet 2014 par le procureur de Genève, Olivier Jornot, et dont L&rsquo;Hebdo avait révélé les termes en mars 2015. Au moment de mettre cet article sous presse, une délégation du Département des affaires étrangères dirigée par l&rsquo;ambassadrice Pascale Baeriswyl se trouvait à Abuja pour tenter de mettre sur pied un accord qui rendra possible le retour des fonds.</p>
<p>Les diplomates suisses se veulent rassurants. Ils rappellent qu&rsquo;après les grandes affaires qui se sont succédé ces trois dernières décennies, dont celles des fonds Marcos, Mobutu, Salinas ou Duvalier, ainsi que le retour de plus de 1 milliard des fonds Abacha déjà effectué en 2005, la Confédération jouit d&rsquo;une bonne expérience en matière de restitution de fortunes spoliées. La centrale de Berne assure que rien ne se fera dans la précipitation : « On nous critique souvent parce que ces procédures prennent beaucoup de temps, rappelle Jean-Marc Crevoisier, chef de la communication du DFAE. Or cette prudence se justifie, et permet d&rsquo;éviter les dérapages. »</p>
<h2>Banque mondiale sollicitée</h2>
<p>Problème : le DFAE est bien seul à en porter la responsabilité. Les achats d&rsquo;armes effectués par le Nigeria juste après la restitution du Liechtenstein montrent que si la Suisse procède de même, en virant simplement l&rsquo;argent sur le compte de la République du Nigeria auprès de la Banque des règlements internationaux (BRI), les 321 millions de francs débloqués par la Suisse connaîtront vraisemblablement le même sort.</p>
<p>L&rsquo;accord de la justice genevoise autorisant la restitution prévoyait que l&rsquo;opération serait soumise à un « monitoring » de la Banque mondiale. Le DFAE dit vouloir se tenir à cette idée, mais dans les faits, l&rsquo;institution de Washington paraît dépassée. La restitution du Liechtenstein était elle aussi censée être supervisée, et cela n&rsquo;a pas empêché l&rsquo;argent de disparaître. L&rsquo;organisation met la faute sur la transition politique à Abuja provoquée par la victoire du nouveau président, Muhammadu Buhari, en mars 2015, contre Goodluck Jonathan.</p>
<p>« En 2014, la Banque mondiale a été sollicitée par le Nigeria pour mettre en place un mécanisme de monitoring assurant l&rsquo;usage de ces fonds dans un but de développement, confirme Richard Miron, son porte-parole. Or ces discussions n&rsquo;ont pas abouti à un accord avant le départ du précédent gouvernement. Par conséquent, la Banque mondiale n&rsquo;a pas été impliquée dans le monitoring des restitutions au Nigeria. » Rien n&rsquo;indique que l&rsquo;institution soit aujourd&rsquo;hui en meilleure posture pour le faire.</p>
<p>A l&rsquo;heure actuelle, les seuls à avoir effectivement profité de la restitution autorisée par le procureur Olivier Jornot sont les avocats du Nigeria et de la famille Abacha, qui se sont d&rsquo;ores et déjà partagé 41 millions de dollars d&rsquo;honoraires, ponctionnés sur les fonds bloqués par la Suisse. Il s&rsquo;agit notamment des cabinets genevois d&rsquo;Enrico Monfrini (24 millions) et de Christian Lüscher (1,7 million). Restent encore les marchands d&rsquo;armes, qui ont perçu leurs commissions sur la transaction avortée après la restitution du Liechtenstein. Le Californien Ara Dolarian, par exemple, n&rsquo;a pas encore rendu les 9 millions de dollars d&rsquo;avance qu&rsquo;il avait touchés entre juin et août 2014. Et ce n&rsquo;est pas tout.</p>
<p>En septembre et octobre 2014, les douaniers sud-africains ont arrêté plusieurs intermédiaires nigérians et un homme d&rsquo;affaires israélien qui entraient dans le pays avec des malles remplies de 15 millions de dollars en liquide. L&rsquo;argent devait servir à acquérir des hélicoptères de combat pour lutter contre Boko Haram. La société nigériane à l&rsquo;origine de ces achats était la même qui avait signé les contrats avec Ara Dolarian trois mois plus tôt. Les autorités sud-africaines ont renvoyé ce petit monde à Abuja, et gardé les millions de dollars en liquide.</p>
<h2>Commission d&rsquo;enquête formée</h2>
<p>Face au scandale provoqué par ces arrestations et à l&rsquo;absence d&rsquo;explications sur l&rsquo;utilisation des fonds du Liechtenstein, le nouveau gouvernement de Muhammadu Buhari a lancé une vaste offensive anticorruption dans les milieux militaires. Une commission d&rsquo;enquête a été formée trois mois après son entrée en fonction, en mai 2015. Son premier rapport faisait état de transactions suspectes pour plus de 2 milliards de dollars, effectuées pour la présidence de Goodluck Jonathan par l&rsquo;ancien conseiller à la sécurité nationale Sambo Dasuki. Ce dernier a été arrêté le 1er décembre.</p>
<p>L&rsquo;ex-président nie toute implication dans des détournements de fonds liés à des achats d&rsquo;armes. Goodluck Jonathan conteste surtout le montant évoqué par la commission d&rsquo;enquête. « Je n&rsquo;ai jamais autorisé des achats d&rsquo;armes pour 2 milliards, a-t-il affirmé lors d&rsquo;une conférence à Washington en novembre dernier. S&rsquo;il manquait ne serait-ce que 60 millions dans les comptes de l&rsquo;État, les salaires ne seraient plus payés. D&rsquo;où serait venu tout cet argent ? »</p>
<p>L&rsquo;ancien président du Nigeria était de passage au Club suisse de la presse, le 27 janvier, où il donnait une conférence sur la sécurité et l&rsquo;éducation en Afrique de l&rsquo;Ouest. Il aurait dû répondre aux questions des journalistes en marge de son intervention. Agacé par la première d&rsquo;entre elles, il s&rsquo;est levé et a quitté la salle précipitamment, avant d&rsquo;avoir eu l&rsquo;occasion de s&rsquo;expliquer sur l&rsquo;usage des fonds restitués par le Liechtenstein sous sa présidence. Le Ministère de la justice de la principauté n&rsquo;a pas répondu à nos questions.</p>
<hr />
<p><em>Une version de cet article est parue dans </em><em>L&rsquo;Hebdo</em><em> le 18 février 2016, sous le titre « Les millions du dictateur Abacha ont été volés deux fois ».</em></p>]]></content:encoded>
    </item>
    <item>
      <title>Millionen aus Liechtenstein für russische Waffen?</title>
      <link>https://francoispilet.net/millionen-aus-liechtenstein-fuer-russische-waffen/</link>
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      <pubDate>Thu, 18 Feb 2016 01:00:00 GMT</pubDate>
      <description><![CDATA[235 millions de dollars restitués par le Liechtenstein au Nigeria ont disparu des comptes de l'État nigérian, soupçonnés d'avoir financé un achat d'armes russes avorté.]]></description>
      <content:encoded><![CDATA[<p><em>Weil ein nigerianischer Diktator über 300 Millionen Dollar ausser Landes geschafft hatte, wird die Schweiz jetzt zur Kasse gebeten. Was Liechtenstein und russische Waffen damit zu tun haben.</em></p>
<p>Nigerias Ex-Präsident Goodluck Jonathan war bestens aufgelegt, als er vor wenigen Tagen im Schweizer Presseclub in Genf über den Zustand seines Landes referierte. Seine Miene verdüsterte sich erst bei einem Interview mit dem «Tages-Anzeiger» und dem Westschweizer Radio RTS. Nach einer Frage zu Korruptionsfällen in seinem Land brach der 2015 vom Volk abgewählte Politiker das Interview ab. Mit dem Satz «Ich bin nicht mehr Nigerias Präsident» verliess er den Raum. Fragen zu den über 300 Millionen Dollar, die Diktator Sani Abacha in den 1990er-Jahren ausser Landes geschafft hatte und die die Genfer Justiz im Zuge eines Strafverfahrens gegen einen Abacha-Sohn auf Konten in Luxemburg blockierte, wollte Jonathan nicht beantworten.</p>
<p>Der Ex-Präsident hätte einiges klären können. Die Schweiz will Nigeria das von Abacha gestohlene Staatsvermögen raschestmöglich zurückgeben, aber verlangt Sicherheiten, dass das Geld der Zivilbevölkerung zugutekommt und nicht in falsche Hände gerät. So sieht es das «Bundesgesetz über die Rückerstattung unrechtmässig erworbener Vermögenswerte politisch exponierter Personen» (RuVG) vor. Die Genfer Staatsanwaltschaft hat die Verantwortung dafür dem Departement für auswärtige Angelegenheiten (EDA) in Bern übergeben.</p>
<h2>Waffenarsenal von US-Händler</h2>
<p>Eine von Botschafterin Pascale Baeriswyl angeführte EDA-Delegation war Anfang Woche bei Verhandlungen in Abuja und kehrte gestern nach Bern zurück. Jonathans Nachfolger, Präsident Muhammadu Buhari, lässt derzeit untersuchen, ob bei den vom Fürstentum Liechtenstein im Dezember 2013 und Juni 2014 zurückerstatteten 235 Millionen Dollar alles mit rechten Dingen zugegangen ist. Zweifel bestehen.</p>
<p>Liechtenstein hatte das von Diktator Abacha auf diversen Banken versteckte Geld im Jahr 2000 blockiert. Abachas Söhne reklamieren das Geld für sich und gelangten nach diversen juristischen Niederlagen am Ende an den Europäischen Gerichtshof für Menschenrechte (EGMR). Die liechtensteinische Justiz wartete den EGMR-Entscheid ab. Am 13. Mai 2014 zogen Abachas Söhne ihren Rekurs ans EGMR überraschend zurück. Der Rückgabe der Potentatengelder an Nigeria stand nun nichts mehr im Weg. Präsident Goodluck Jonathan, damals noch im Amt, erwartete die Millionen.</p>
<p>Bereits am 24. Mai 2014 gelangte Jonathans Regierung an den kalifornischen Waffenhändler Ara Dolarian. Den Kontakt zu Dolarian hatte ein in Prag wohnhafter Amerikaner vermittelt, der als Marinesoldat im Irakkrieg gedient hatte und inzwischen DJ und Besitzer eines Nachtclubs war. In der Anfrage an Dolarian hiess es, man benötige ein ganzes Waffenarsenal, um im Kampf gegen die Terrororganisation Boko Haram vorzugehen: sechs russische Helikopter Mil Mi-24 und 35, 30 Panzer des Typs T-72, Flugabwehrkanonen und Raketenwerfer. Der Wert des Vertrags: 246 Millionen Dollar. Der Waffenhändler signalisierte, er könne die russischen Gebrauchtwaffen problemlos beschaffen, seine Firma Dolarian Capital Inc. verfüge in der bulgarischen Hauptstadt Sofia über die nötigen Kontakte.</p>
<p>Liechtenstein überwies Nigeria den Betrag am 25. Juni 2014 auf ein Konto bei der Bank für Internationalen Zahlungsausgleich (BIZ) in Basel. Waffenhändler Dolarian verlangte vorab 50 Prozent der 246 Millionen Dollar. Nigeria zahlte ihm zwischen Juni und August eine Provision von 9 Millionen Dollar. Doch der Waffendeal platzte. Die Aufsichtsbehörden in den USA hatten Ara Dolarian gemäss Gerichtsunterlagen verboten, Nigeria die Waffen zu verkaufen.</p>
<h2>Geldkoffer mit 15 Millionen</h2>
<p>Nigeria verlangte von Dolarian die 9-Millionen-Dollar-Provision zurück. Weil der Kalifornier die Rückgabe verweigerte, klagte ihn Nigeria an einem kalifornischen Gericht ein. Das geplatzte Waffengeschäft wurde damit öffentlich. Die Gerichtsunterlagen samt Waffenkaufverträgen liegen vor. Von den 235 Millionen Dollar, die Liechtenstein Nigeria überwiesen hat, fehlt in der Buchhaltung des nigerianischen Staates jede Spur. Der Verdacht liegt nahe: Hat Jonathans Regierung das Geld aus Liechtenstein unter dem Vorwand, Waffen zu kaufen, abgezweigt?</p>
<p>Diese Frage stellt sich auch, weil Medienberichten zufolge südafrikanische Zöllner zwischen September und Oktober 2014 mehrere nigerianische Mittelsmänner und einen israelischen Geschäftsmann anhielten. Diese trugen Geldkoffer mit insgesamt 15 Millionen Dollar Bargeld bei sich. Die Männer gaben an, sie müssten Helikopter für den Kampf gegen Boko Haram kaufen. Als Käuferin gaben sie dieselbe vom nigerianischen Staat kontrollierte Gesellschaft an, die schon die Verträge mit Ara Dolarian unterzeichnet hatte. Südafrika hat das Geld konfisziert.</p>
<p>Präsident Muhammadu Buhari, der Jonathan ablöste und die Korruption bekämpfen will, hat im Mai 2015 eine Untersuchungskommission eingesetzt. Die Kommission wirft den ehemaligen Ministern Sambo Dasuki (Sicherheit) und Bashir Yuguda (Finanzen) vor, während acht Jahren in ihren Ämtern fiktive Aufträge für Helikopter, Waffen und Munition im Wert von rund 2,3 Milliarden Euro vergeben zu haben. Die Minister wurden im Dezember verhaftet.</p>
<h2>Weltbank kontrollierte nicht</h2>
<p>Richard Miron, Sprecher der Weltbank, räumt auf Anfrage bei der Rückgabe der liechtensteinischen Potentatengelder Versäumnisse ein. Miron sagt: «Nigeria hat die Weltbank ersucht, die Rückgabe der Gelder zu beaufsichtigen, damit sie zum Zweck der Entwicklung der Zivilgesellschaft eingesetzt werden. Doch die Diskussionen scheiterten noch vor dem Abgang von Jonathans Regierung. Die Weltbank hat die Rückgabe also nicht überwacht.» Was weiss man in Liechtenstein darüber? Eine Anfrage bei der Generalsekretärin des liechtensteinischen Ministeriums für Inneres, Justiz und Wirtschaft blieb unbeantwortet.</p>
<p>Nach der Rückkehr der Schweizer Delegation aus Nigeria bezeichnete EDA-Sprecher Pierre-Alain Eltschinger die Gespräche mit Vertretern des Justiz-, des Finanz- und des Aussenministeriums als «konstruktiv». Der Dialog werde nach diesem ersten Treffen fortgesetzt. Gemäss der Schweizer Gesetzgebung sei vorgesehen, dass die Weltbank bei der Rückgabe der Abacha-Gelder das Monitoring übernehme, so Eltschinger.</p>
<p>Was die EDA-Delegation in Abuja aushandelte, interessiert die Genfer Anwälte Enrico Monfrini und Christian Lüscher kaum mehr. Sie haben das Honorar für ihre Mandate im Fall der in Genf blockierten Abacha-Vermögen bereits eingestrichen. Monfrini vertrat den nigerianischen Staat. Er bekam 24 Millionen Franken. Christian Lüscher kassierte für seine Verteidigung von Diktatorensohn Abba Abacha 1,7 Millionen.</p>
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<p><em>Une version de cet article est parue dans </em><em>Tages-Anzeiger</em><em> le 18 février 2016, sous le titre « Millionen aus Liechtenstein für russische Waffen? ».</em></p>]]></content:encoded>
    </item>
    <item>
      <title>La main d&#x27;un oligarque tchèque se pose sur un château de Jouxtens</title>
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      <pubDate>Thu, 11 Feb 2016 01:00:00 GMT</pubDate>
      <description><![CDATA[L'épouse du milliardaire tchèque Pavel Tykac transforme le Castel Beau-Cèdre de Jouxtens-Mézery, classé patrimoine historique, en appartements de luxe pour 12 millions de francs.]]></description>
      <content:encoded><![CDATA[<p><em>Enquête. L&rsquo;épouse d&rsquo;un milliardaire praguois controversé transforme en appartements de luxe une demeure historique proche de Lausanne.</em></p>
<p>Pas fâché contre la Suisse, Pavel Tykac. De Prague à Berne, ce puissant milliardaire tchèque de 51 ans est un habitué des procédures judiciaires. En 2011, l&rsquo;homme d&rsquo;affaires avait racheté les mines de charbon du groupe tchèque MUS. L&rsquo;opération avait été à l&rsquo;origine d&rsquo;une des plus grandes enquêtes pour corruption jamais lancées par le Ministère public de la Confédération, et avait débouché sur le blocage de 600 millions de francs sur des centaines de comptes suisses.</p>
<p>Dans un autre épisode, en 2012, Pavel Tykac s&rsquo;était encore vu confisquer 1760 lingots d&rsquo;or de 500 grammes, d&rsquo;une valeur de 37 millions de francs, par le Ministère public de la Confédération à la suite de la dénonciation d&rsquo;une banque suisse. Le Tribunal fédéral avait confirmé la validité de la saisie en 2014, et les autorités suisses avaient encouragé leurs homologues tchèques à enquêter sur l&rsquo;affaire. Mais rien ne s&rsquo;est passé. Placé un temps sous enquête à Prague, Pavel Tykac a finalement obtenu le classement des procédures en décembre 2015.</p>
<p>Il faut plus que ces broutilles pour gâcher la vie des oligarques milliardaires. En mars 2014, alors que son époux faisait face aux enquêtes tchèques et bataillait sans succès contre le séquestre de son or en Suisse, Ivana Tykacova rachetait une magnifique maison de maître à Jouxtens-Mézery (VD), le Castel Beau-Cèdre, datant de 1770 et attribuée à l&rsquo;architecte lausannois Gustave Wanner.</p>
<h2>Bâtiment classé</h2>
<p>Aujourd&rsquo;hui, les travaux de rénovation vont bon train dans ce qu&rsquo;il reste du parc, avec son belvédère, son bassin et sa grotte artificielle. Les marteaux-piqueurs ont éventré l&rsquo;intérieur de la bâtisse, recensée en classe 2 du patrimoine historique, ne laissant indemne que son enveloppe. «Les vieux planchers en bois sont remplacés par des dalles mixtes bois-béton», se réjouit le bureau d&rsquo;ingénieurs. À l&rsquo;extérieur, un trou béant entoure la maison. Une piscine souterraine y prendra place, sous la véranda. Le Castel Beau-Cèdre sera transformé en appartements de luxe. Les travaux sont devisés à 12 millions de francs.</p>
<p>Si Ivana Tykacova est bien propriétaire des lieux, comme en témoigne le registre foncier, la belle entrepreneuse immobilière de 47 ans reste pour l&rsquo;instant domiciliée à Saint-Moritz, comme son mari, avec adresse au Kempinsky. Sur la boîte aux lettres du castel de Jouxtens ne figure qu&rsquo;un nom : Olga Grillova.</p>
<p>Ivana Tykacova est une star people dans son pays. Elle pose en mère attentive et femme d&rsquo;affaires en escarpins dans les colonnes de Blesk, le quotidien de boulevard inspiré du Blick suisse que le groupe Ringier Axel Springer (éditeur de L&rsquo;Hebdo) a revendu il y a peu à l&rsquo;entrepreneur tchèque Daniel Kretínský. Pavel Tykac entend lui aussi bientôt se lancer dans les médias, en rachetant une radio et en créant une nouvelle chaîne de télévision.</p>
<p>En attendant, Ivana Tykacova poursuit ses promotions immobilières, qui ne réussissent pourtant pas à tous les coups. Fin 2014, la femme d&rsquo;affaires avait gagné un appel d&rsquo;offres du Ministère de la défense tchèque pour racheter des casernes et les transformer en logements. Mais la vente a été annulée quand le ministère s&rsquo;est rendu compte que les deux seules sociétés en lice appartenaient à Ivana Tykacova et à sa fidèle administratrice, Olga Grillova. Le Ministère public de la Confédération n&rsquo;a pas souhaité commenter l&rsquo;état des enquêtes en cours, s&rsquo;il en existe toujours, contre Pavel Tykac.</p>
<hr />
<p><em>Une version de cet article est parue dans </em><em>L&rsquo;Hebdo</em><em> le 11 février 2016, sous le titre « La main d&rsquo;un oligarque tchèque se pose sur un château de Jouxtens ».</em></p>]]></content:encoded>
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    <item>
      <title>La révolte des Moldaves</title>
      <link>https://francoispilet.net/la-revolte-des-moldaves/</link>
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      <pubDate>Thu, 04 Feb 2016 01:00:00 GMT</pubDate>
      <description><![CDATA[En Moldavie, l'oligarque Vladimir Plahotniuc contrôle médias, gouvernement et banques, tandis qu'un milliard d'euros a disparu dans la faillite de trois établissements bancaires.]]></description>
      <content:encoded><![CDATA[<p><em>Reportage. Coincé entre la Roumanie et l&rsquo;Ukraine, le pays le plus pauvre d&rsquo;Europe est entre les mains d&rsquo;un régime corrompu qui joue à fond la carte européenne.</em></p>
<p>Le climat politique en Moldavie est à l&rsquo;inverse de la météo. Devant le siège du gouvernement de Chisinau, les esprits s&rsquo;échauffent à mesure que la température plonge vers les -15 °C. Et, tandis qu&rsquo;un petit soleil blême tente de dégeler la ville, des nuages noirs s&rsquo;amoncellent sur l&rsquo;avenir politique du pays.</p>
<p>George est venu manifester face à l&rsquo;arc de triomphe de l&rsquo;ancienne Bessarabie, mercredi 20 janvier, comme des centaines d&rsquo;autres Moldaves. La cravate de ce retraité semble cartonnée sous son manteau usé. Dans un français rouillé, il parle avec fierté de sa fille qui a eu la chance d&rsquo;étudier l&rsquo;économie à l&rsquo;Université de Fribourg. Il tient à dire toute son admiration pour la Suisse, ce vrai pays démocratique. Quand il explique pourquoi il a rejoint les manifestants, ce matin, pour demander des élections anticipées, ses lèvres se mettent à trembler de rage.</p>
<p>George explique qu&rsquo;une «mafia» a pris le contrôle du gouvernement. Il dit que l&rsquo;avidité de cette «bande d&rsquo;animaux criminels» atteint de telles proportions qu&rsquo;elle menace aujourd&rsquo;hui d&rsquo;engloutir son petit pays de 3,5 millions d&rsquo;habitants, déjà le plus pauvre d&rsquo;Europe. George ne le sait pas encore, mais dans les brefs comptes rendus qui seront diffusés le lendemain, la plupart des médias occidentaux le présenteront, lui et les centaines de manifestants de Chisinau, comme des «militants pro-russes assiégeant le Parlement pro-européen».</p>
<h2>Dignes d&rsquo;un coup d&rsquo;État</h2>
<p>Ce mercredi, très tard dans la soirée, un nouveau premier ministre a finalement été désigné, trois mois après la chute du précédent gouvernement causée par une gigantesque affaire de fraude, appelée le casse du siècle, qui a englouti un milliard d&rsquo;euros dans la faillite de trois banques moldaves. L&rsquo;élection s&rsquo;est déroulée dans des conditions dignes d&rsquo;un coup d&rsquo;État.</p>
<p>Sur les 101 membres du Parlement, les 58 députés réunis autour du Parti démocrate moldave ont élu le ministre des Télécommunications, Pavel Filip, comme chef du gouvernement. L&rsquo;opposition n&rsquo;a pas obtenu le délai de quelques heures qu&rsquo;elle demandait pour rassembler ses députés. L&rsquo;élection, qui a duré six minutes et quarante-sept secondes, s&rsquo;est jouée sans aucun débat. Et bien entendu sans procès-verbal.</p>
<p>Horrifiés, les manifestants massés ce soir-là devant le Palais ont forcé la ligne de policiers antiémeutes et ont occupé le Parlement. Le temps qu&rsquo;ils y parviennent, les députés avaient déjà fui par-derrière, certains déguisés en policiers. Les altercations ont fait six blessés.</p>
<p>Au même moment, à moins de 2 kilomètres de là, la jeune Cristina n&rsquo;a rien suivi des événements. Sous son pseudonyme de Krispy Kreme, inspiré d&rsquo;une marque de donuts, cette interminable noiraude d&rsquo;Odessa tournoyait sur un podium du night-club Drive, le plus chic de Chisinau. En une soirée, Cristina peut facilement gagner le double de la petite pension de George, qui se monte à 1500 lei (70 francs). Ou beaucoup plus encore, si elle tombe sur un visiteur généreux.</p>
<h2>Le cardinal de l&rsquo;ombre</h2>
<p>Comme la moitié de l&rsquo;économie locale, le night-club Drive appartient à l&rsquo;oligarque Vladimir Plahotniuc, également vice-président du Parti démocrate moldave. L&rsquo;homme possède quatre chaînes de télévision, trois radios et une société de sécurité privée. Le premier ministre désigné dans la nuit, Pavel Filip, ex-directeur d&rsquo;une confiserie industrielle, est un de ses associés de longue date.</p>
<p>Surnommé le Cardinal de l&rsquo;ombre, Vladimir Plahotniuc ne manque jamais une occasion de souligner son attachement «pro-européen». Ses chaînes de télé détaillent en boucle la menace d&rsquo;une prise de contrôle des «pro-russes», désignant ainsi l&rsquo;ensemble de ses opposants, qui ferait planer sur la Moldavie le risque d&rsquo;une guerre civile à l&rsquo;ukrainienne. Sous ses apparences d&rsquo;homme d&rsquo;affaires à succès et de politicien incontournable, Vladimir Plahotniuc est aussi expert en kompromat, l&rsquo;art délicat et très postsoviétique du chantage politico-financier à base de prestations sexuelles filmées par des caméras cachées dans les détecteurs à incendie de chambres d&rsquo;hôtel, ou installées directement dans les appartements de ses victimes.</p>
<p>Natalia Morari, journaliste et animatrice de l&rsquo;émission de télévision Interpol, avait tenté à plusieurs reprises d&rsquo;obtenir une interview du Cardinal de l&rsquo;ombre Plahotniuc. Face à ses refus répétés, la jeune femme de 32 ans a fini par lui adresser une lettre ouverte, diffusée le 23 janvier sur les réseaux sociaux.</p>
<p>«Vous pouvez acheter toutes les campagnes médiatiques que vous voudrez, écrivait-elle. Peut-être que vos partenaires internationaux continueront d&rsquo;avaler l&rsquo;épouvantail d&rsquo;une invasion de chars russes que vous brandissez. Vous obtiendrez une nouvelle tranche de financement, juste assez pour que la Moldavie ne s&rsquo;écrase pas complètement. Peut-être aussi que les manifestations vont s&rsquo;arrêter. Pourtant, parlez aux gens, dans les rues, à l&rsquo;hôpital, à la maternelle, au magasin ou au marché, et demandez-leur qui est à blâmer pour la catastrophe qui ravage notre pays. Vous entendrez un nom: Plahotniuc. C&rsquo;est désormais clair pour tous, pro-européens, pro-russes, pauvres, riches, jeunes ou vieux. En vérité, vous ne serez jamais celui que vous voulez être: un dirigeant légitime de la Moldavie. Dans l&rsquo;ombre, oui. Subrepticement, oui. Mais jamais légitimement.»</p>
<p>La réponse est arrivée trois jours plus tard, sous la forme d&rsquo;une sex tape de la journaliste et de son petit ami, enregistrée dans son appartement. Natalia Morari a elle-même prévenu le public de la diffusion imminente de la vidéo lors d&rsquo;une conférence de presse, mardi 26 janvier. «Quand vous mordez trop durement, vous êtes frappé avec un bâton, a-t-elle constaté. J&rsquo;espère au moins que mes fesses sont agréables à voir.» Évidemment, dans la même situation, tous ne réagissent pas avec une telle décontraction.</p>
<h2>D&rsquo;une sex tape à l&rsquo;autre</h2>
<p>Jusqu&rsquo;à il y a peu, Vladimir Plahotniuc avait toléré la présence d&rsquo;un autre oligarque politicien «pro-européen» dans son bac à sable. Vladimir Filat, riche homme d&rsquo;affaires et premier ministre de la Moldavie de 2009 à 2013, a eu droit à sa mauvaise surprise en octobre dernier, lorsqu&rsquo;une vidéo a surgi sur la Toile, le montrant au lit avec la journaliste Olga Roman. Le couple de l&rsquo;ex-premier ministre n&rsquo;y a pas survécu. Son épouse, Sanda Filat, animatrice de télévision, l&rsquo;a quitté pour son ancien chargé de communication.</p>
<p>Le 19 octobre 2015, Vladimir Filat a été arrêté par le parquet financier de Chisinau, connu pour être à la botte de Plahotniuc. Des enregistrements téléphoniques diffusés par les médias du Cardinal montraient l&rsquo;implication de l&rsquo;ex-premier ministre dans les faillites frauduleuses de la Banca de Economii et de deux autres établissements, qui ont laissé un trou de 1 milliard d&rsquo;euros. La somme, disparue dans un écheveau de sociétés écrans en Lettonie et à Londres, représente 13% du PIB de la Moldavie et un quart de son budget public annuel.</p>
<p>Les accusations contre Vladimir Filat provenaient d&rsquo;Ilias Shor, un entrepreneur moldavo-israélien de 29 ans, propriétaire du duty free de l&rsquo;aéroport de Chisinau et d&rsquo;une entreprise de sécurité privée, Klassica Force. Le rôle d&rsquo;Ilias Shor dans le casse du siècle était apparu dans un rapport de la société d&rsquo;investigation américaine Kroll.</p>
<p>Selon cette enquête, quelques jours avant la faillite de la Banca de Economii, fin novembre 2014, toute la documentation concernant des centaines de millions d&rsquo;euros de crédits octroyés à des sociétés écrans contrôlées par Ilias Shor avait été embarquée dans un fourgon VW pour être emportée aux archives. Le véhicule avait été retrouvé carbonisé quelques heures plus tard. La camionnette appartenait à la société de sécurité Klassica Force.</p>
<h2>Soutien européen</h2>
<p>Ilias Shor nie toute implication dans l&rsquo;affaire et collabore désormais avec la justice moldave. Le parquet soupçonne Vladimir Filat d&rsquo;avoir touché 250 millions d&rsquo;euros dans la gigantesque fraude bancaire. Mi-décembre, Chisinau a adressé une demande d&rsquo;entraide à la Suisse dans le cadre de cette affaire.</p>
<p>L&rsquo;Union européenne et les États-Unis ont soutenu la nomination du nouveau premier ministre Pavel Filip, jeudi 21 janvier, la considérant comme une confirmation de la santé de la démocratie moldave et du rattachement du pays à l&rsquo;Ouest. La secrétaire d&rsquo;État adjointe américaine Victoria Nuland a adressé ses félicitations au gouvernement «pro-européen». Face à l&rsquo;ampleur des manifestations qui ont secoué la capitale la semaine dernière, le représentant de l&rsquo;Union européenne en Moldavie, le Finlandais Pirkka Tapiola, a assuré qu&rsquo;il était «injuste» de dire que le pouvoir de Chisinau était «capturé par des intérêts privés».</p>
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<p><em>Une version de cet article est parue dans </em><em>L&rsquo;Hebdo</em><em> le 4 février 2016, sous le titre « La révolte des Moldaves ».</em></p>]]></content:encoded>
    </item>
    <item>
      <title>La blanchisserie internationale d&#x27;Oncle Bill</title>
      <link>https://francoispilet.net/la-blanchisserie-internationale-d-oncle-bill/</link>
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      <pubDate>Thu, 21 Jan 2016 01:00:00 GMT</pubDate>
      <description><![CDATA[Un gérant de fortune liechtensteinois est accusé d'avoir blanchi l'argent du cartel de Sinaloa via la Saigon National Bank de Los Angeles, Vaduz et Saint-Gall.]]></description>
      <content:encoded><![CDATA[<p><em>Enquête. Un gérant de fortune du Liechtenstein est accusé d&rsquo;avoir blanchi l&rsquo;argent des cartels mexicains entre Los Angeles, Saint-Gall et Vaduz. L&rsquo;affaire fait apparaître l&rsquo;immense industrie du recyclage, dont les États-Unis restent la plaque tournante.</em></p>
<p>L&rsquo;histoire ne dira pas à quoi pensait Renaldo Negele ce jour de février 2013, au moment où l&rsquo;avion perçait la grisaille de Kloten pour l&rsquo;emmener vers le soleil de Californie. Côté face, ce Liechtensteinois de 50 ans se présentait comme gérant de fortune indépendant, entrepreneur et CEO de sa propre société, Swissloans Financial Services AG. Côté pile, il ne précisait pas que son entreprise n&rsquo;existait que dans la boîte aux lettres d&rsquo;un modeste appartement avec vue sur la route cantonale à Quarten, dans le canton de Saint-Gall. Il ne racontait pas non plus que son seul associé, un garagiste et ami d&rsquo;enfance, l&rsquo;avait laissé tomber quelques années plus tôt.</p>
<p>Pour se rassurer, lors de son voyage vers Los Angeles, Renaldo Negele pensait peut-être à la marée de narcodollars qui se blanchissent chaque jour impunément dans le système financier américain. Statistiquement, la petite affaire qu&rsquo;il espérait conclure avait toutes les chances de passer inaperçue. S&rsquo;il avait raison sur le premier point, il se trompait lourdement sur le second.</p>
<p>Le 10 décembre dernier, Renaldo Negele a été inculpé par le Département américain de la justice pour blanchiment en bande organisée. Le Liechtensteinois est accusé d&rsquo;avoir offert ses services à un syndicat de blanchisseurs dirigé par Tu Chau Lu, alias Oncle Bill, 71 ans, président et CEO de la Saigon National Bank, à Los Angeles. En apparence, ce modeste établissement faisait crédit à l&rsquo;industrieuse communauté vietnamienne de Little Saigon, au sud de la ville. En réalité, la petite banque d&rsquo;Oncle Bill lessivait les narcodollars du cartel mexicain de Sinaloa, dirigé par celui qui était alors le trafiquant le plus recherché au monde, Joaquin « El Chapo » Guzman.</p>
<p>L&rsquo;organisation d&rsquo;Oncle Bill était active au moins depuis 2008. Selon le Département de la justice, le syndicat était en permanence à la recherche de nouveaux partenaires et associés, dans le but d&rsquo;établir de nouvelles « routes » de recyclage, et ainsi augmenter ses volumes. Les partenaires pouvaient conduire leurs propres activités de blanchiment, mais agissaient sur les instructions directes de Tu Chau Lu lorsqu&rsquo;ils travaillaient pour l&rsquo;organisation. À son apogée, en 2013, la blanchisserie d&rsquo;Oncle Bill disposait de « routes » vers la Chine, le Vietnam, la Suisse, Hongkong et le Liechtenstein. Elle était en mesure de « traiter » jusqu&rsquo;à 2 millions de narcodollars par jour.</p>
<p>Sur les quinze coaccusés de Renaldo Negele, dix ont été arrêtés début décembre en Californie, dont Oncle Bill. Le Liechtensteinois a échappé au coup de filet, tout comme un citoyen britannique installé à Hongkong, un Américain d&rsquo;origine vietnamienne et deux Mexicains décrits comme « proches des gens d&rsquo;El Chapo ». Renaldo Negele reste introuvable à ce jour. Il est recherché par les autorités suisses et américaines.</p>
<p>La chute de la blanchisserie d&rsquo;Oncle Bill, que Le Temps a pu reconstituer sur la base de documents de justice, offre une plongée spectaculaire dans la mécanique financière du narcotrafic. Elle montre que malgré l&rsquo;intransigeance affichée par les États-Unis, le système bancaire américain reste extrêmement exposé au recyclage de l&rsquo;argent de la drogue.</p>
<h2>Plusieurs schémas</h2>
<p>L&rsquo;affaire permet aussi d&rsquo;observer plusieurs schémas de blanchiment utilisés par les trafiquants, chacun avec ses particularités, ses avantages, et, surtout, son prix. Il en ressort par exemple que l&rsquo;usage d&rsquo;une fondation du Liechtenstein, abritée par une banque connue de la place, est réputé dans le milieu comme une des solutions les plus sûres et opaques. Elle est aussi l&rsquo;une des plus coûteuses, les narcos devant être prêts à céder 25 % du pactole à blanchir sous forme de commissions.</p>
<p>Autre possibilité : un compte à la Bank of China, à Hongkong. L&rsquo;offre est tout aussi efficace, et s&rsquo;avère un peu plus économique, avec des commissions d&rsquo;environ 15 %. Seule limitation : par discrétion, le volume d&rsquo;argent à blanchir ne doit pas dépasser un certain seuil. En l&rsquo;occurrence, le réseau d&rsquo;Oncle Bill ne pouvait y faire transiter que 20 millions de dollars à la fois. Des cacahuètes.</p>
<p>En comparaison, les banques américaines, en particulier californiennes, apparaissent à la fois comme une alternative low cost imbattable, avec des commissions entre 3 % et 10 %, et aussi comme les seules capables d&rsquo;ingérer sans broncher les immenses quantités d&rsquo;argent liquide que les narcos ont à recycler jour après jour.</p>
<p>Renaldo Negele n&rsquo;a pas ménagé sa peine pour se faire une place sur ce marché hautement concurrentiel. Début 2013, le Liechtensteinois tient sa chance : Oncle Bill pense avoir trouvé deux nouveaux partenaires aux reins solides, qui auront besoin d&rsquo;un service haut de gamme. Renaldo Negele fait spécialement le voyage vers Los Angeles pour les rencontrer. Rendez-vous est pris, le 21 février, dans un appartement discret à quelques blocs de la Saigon National Bank.</p>
<p>Renaldo Negele s&rsquo;y rend avec Ben Ho, son fidèle adjoint. Face à eux, les deux nouveaux clients ne tournent pas autour du pot. Entre professionnels, ils jouent franc jeu. Le duo est à la recherche d&rsquo;un mécanisme de blanchiment qui leur permettra de recycler de l&rsquo;argent provenant de la vente de drogue en Europe et du trafic d&rsquo;armes vers le Nigeria. Ben Ho propose aux nouveaux venus de ne plus utiliser le mot « blanchiment », et de le remplacer par « protection », ou « titrisation ». Renaldo Negele indique que désormais, il ne voudra plus rien savoir de l&rsquo;origine des fonds des deux clients.</p>
<p>Cette introduction passée, Renaldo Negele et Ben Ho sortent le grand jeu. Ils proposent la création d&rsquo;une fondation, qui pourra être utilisée pour transférer des fonds dans le monde entier sans être détecté, y compris vers les États-Unis. La commission des blanchisseurs sera calculée sur le capital de la fondation, déposé sur un compte auprès de la Bank Frick &amp; Co de Vaduz. En tout, comptez 25 %.</p>
<p>La fondation peut être créée avec des fonds déjà blanchis, ou pas. S&rsquo;ils souhaitent l&rsquo;ouvrir avec de l&rsquo;argent sale, Negele explique que les billets peuvent être acheminés jusqu&rsquo;à l&rsquo;aéroport de Zurich par des mules – il faudra en prévoir au moins une dizaine –, où les dollars seront changés contre des francs et des euros. Le cash pourra ensuite être apporté directement à la banque Frick. S&rsquo;ils le désirent, les deux clients pourront même compter les billets à l&rsquo;arrivée, directement dans les locaux de la banque.</p>
<p>Dernière précision : les commissions versées à Renaldo Negele n&rsquo;ont pas besoin de provenir de fonds blanchis. Ben Ho se dit également prêt à un geste commercial : il propose de virer immédiatement 50 000 dollars aux deux clients, depuis une fondation du Liechtenstein, pour bien leur montrer que les virements passent sans problème.</p>
<p>Les deux hommes sont emballés. Ils remplissent sur-le-champ un formulaire d&rsquo;ouverture de compte pour la fondation, fournie clés en main par la société saint-galloise Swissloans Financial Services. Renaldo Negele, Ben Ho et la clique d&rsquo;Oncle Bill n&rsquo;ont compris leur erreur que deux ans plus tard. Les deux clients étaient en réalité des agents du FBI sous couverture.</p>
<p>Durant cette période, le banquier avait ouvert toute son arrière-boutique aux deux hommes. Il leur avait montré comment ses employés acceptaient des sacs plastique remplis de narcodollars, sur des parkings de supermarchés asiatiques, et viraient chaque jour les montants correspondants, par chèques ou virements électroniques, vers le Mexique. Il leur avait expliqué que sa modeste Saigon International Bank était devenue trop petite, et qu&rsquo;il devait avoir recours à ses « connexions » pour déposer le cash de ses clients auprès de trois autres banques américaines, dont la Wells Fargo et Bank of America.</p>
<p>Oncle Bill leur avait présenté ses deux partenaires mexicains qui cherchaient à lessiver 300 millions de dollars à un tarif de 3 % pour le compte du cartel d&rsquo;El Chapo. Plus fort encore : le banquier leur avait révélé que les Mexicains avaient investi 1 million de dollars dans sa banque, histoire d&rsquo;huiler les rouages. Il proposait aux deux nouveaux venus de faire de même. Durant la crise de 2008, la Saigon International Bank avait reçu 1,5 million de dollars de Washington dans le cadre du plan d&rsquo;aide au secteur bancaire. Ce montant, qui aurait dû être remboursé depuis, ne l&rsquo;a jamais été. Oncle Bill ne se doutait pas qu&rsquo;en proposant aux deux hommes de racheter 24 % de son établissement, cinq ans plus tard, il s&rsquo;adressait en fait à des agents du même gouvernement fédéral qui l&rsquo;avait aidé à survivre durant la crise. Le procès d&rsquo;Oncle Bill et de ses associés s&rsquo;ouvrira le 1er mars prochain.</p>
<h2>« J&rsquo;espère ne jamais le recroiser »</h2>
<p>À Quarten, sur les rives du lac de Walenstadt, l&rsquo;ex-associé garagiste de Renaldo Negele s&rsquo;empresse de se distancier de son ancien ami. « Nous nous connaissions depuis l&rsquo;enfance, raconte-il. Renaldo était un type sympa, très correct. J&rsquo;ai coupé les ponts avec lui il y a plusieurs années. J&rsquo;avais accepté de m&rsquo;associer avec lui parce qu&rsquo;il lui fallait un citoyen suisse pour monter la boîte. Mais il ne voulait pas tenir de comptabilité. Je n&rsquo;ai pas voulu entrer là-dedans. J&rsquo;espère ne jamais le recroiser. » Il y a peu de risques.</p>
<p>Le Ministère public de la Confédération ne souhaite pas s&rsquo;exprimer sur l&rsquo;affaire. L&rsquo;Office fédéral de la justice précise seulement que « les demandes de recherche et d&rsquo;arrestation sont confidentielles et soumises au secret de fonction ». Robert Wallner, procureur général du Liechtenstein, dit n&rsquo;avoir eu aucun contact avec le Département de la justice. « Nous coopérerons pleinement si les autorités suisses ou américaines venaient à nous le demander », poursuit-il.</p>
<p>Un porte-parole de la Bank Frick &amp; Co assure qu&rsquo;après une « vérification détaillée », et « en l&rsquo;état actuel de ses connaissances », l&rsquo;établissement n&rsquo;a « jamais entretenu de relation d&rsquo;affaires avec Renaldo Negele ni avec la société Swissloans ». Selon le procureur Robert Wallner, aucune arrestation ni blocage de fonds n&rsquo;ont été effectués à ce jour dans la principauté dans le cadre de cette affaire.</p>
<hr />
<p><em>Une version de cet article est parue dans </em><em>Le Temps</em><em> le 21 janvier 2016, sous le titre « La blanchisserie internationale d&rsquo;Oncle Bill ».</em></p>]]></content:encoded>
    </item>
    <item>
      <title>Papa Karimov veut récupérer le butin de sa princesse</title>
      <link>https://francoispilet.net/papa-karimov-veut-recuperer-le-butin-de-sa-princesse/</link>
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      <pubDate>Thu, 14 Jan 2016 01:00:00 GMT</pubDate>
      <description><![CDATA[L'Ouzbékistan tente de récupérer plus d'un milliard de dollars issus de la corruption de Gulnara Karimova, séquestrés en Suisse et à l'étranger.]]></description>
      <content:encoded><![CDATA[<p><em>Enquête. La République d&rsquo;Ouzbékistan tente de recouvrer plus d&rsquo;un milliard de dollars issus de la corruption séquestré en Suisse et à l&rsquo;étranger. Faudra-t-il rendre au père l&rsquo;argent volé par la fille ?</em></p>
<p>Le 16 août 2012, «L&rsquo;Hebdo» relatait l&rsquo;arrestation de deux citoyens ouzbeks, deux semaines plus tôt, à proximité du numéro 11 de la rue de la Corraterie, à Genève. Le claquement de ces menottes allait déboucher sur un des plus importants blocages de fonds issus de la corruption, comparable par son ampleur aux affaires Marcos ou Abacha.</p>
<p>Dans les semaines qui ont suivi l&rsquo;arrestation, plus de 700 millions de francs ont été saisis par le Ministère public fédéral auprès de la banque privée Lombard Odier, ainsi que 80 autres millions abrités par Credit Suisse, Bordier &amp; Cie et l&rsquo;Union Bancaire Privée.</p>
<p>L&rsquo;enquête a permis d&rsquo;éclaircir tout le système : pendant des années, depuis sa magnifique demeure de Cologny, la fille du dictateur ouzbek Islam Karimov, Gulnara Karimova, avait usé de son pouvoir pour extorquer des centaines de millions à des entreprises étrangères désireuses de s&rsquo;implanter sur le marché ouzbek. Trois opérateurs télécoms, le suédois Telia-Sonera et les russes VimpelCom et MTS, s&rsquo;étaient particulièrement distingués à ce jeu, gagnant haut la main la palme des corrupteurs.</p>
<p>Les États-Unis sont entrés dans la danse en mars 2015, en demandant à la Suisse de bloquer une partie des fonds. En juin, le Département de la justice a fait de même pour 300 millions de dollars cachés en Irlande, en Belgique et au Luxembourg. En versant des soultes au clan Karimov, les trois opérateurs sont accusés d&rsquo;avoir violé les règles des marchés boursiers américains sur lesquels ils sont cotés. Selon la loi américaine, le produit de la corruption peut être saisi, où qu&rsquo;il se trouve.</p>
<p>La saisie des comptes suisses allait provoquer la chute de Gulnara. Habituée des podiums, des défilés de mode et des studios d&rsquo;enregistrement où elle chantait <em>Le ciel est silencieux</em> en duo avec Gérard Depardieu, la belle a été rappelée au palais par son père début 2014.</p>
<p>Le président Islam Karimov, 77 ans, né et élevé dans un orphelinat soviétique, à la tête depuis vingt-cinq ans d&rsquo;un des États les plus répressifs du monde, ne s&rsquo;est pas laissé attendrir par les excès de sa turbulente fille aînée. La belle n&rsquo;a plus réapparu depuis son retour à Tachkent, où la rumeur la dit confinée en résidence surveillée. Ses proches n&rsquo;ont pas eu cette chance. Sa jeune et belle assistante de 32 ans, Gayane Avakian, qui vivait à Lausanne, croupit désormais dans une geôle ouzbèke, condamnée à six ans de prison pour fraude. Le compagnon de Gulnara, Rustam Madumarov, a connu le même sort.</p>
<p>La fermeté de la présidence ouzbèke envers Gulnara, la cleptocrate prodige qui marchait si élégamment sur les pas de son père, a d&rsquo;abord surpris. La violence de la réaction s&rsquo;explique aujourd&rsquo;hui. «Le scénario était cousu de fil blanc», lâche un avocat genevois témoin de l&rsquo;affaire mais qui souhaite garder l&rsquo;anonymat pour ne pas exposer son client menacé. «Il y a eu un changement d&rsquo;actionnariat au sein de l&rsquo;appareil au pouvoir à Tachkent», explique-t-il. Selon lui, l&rsquo;appareil d&rsquo;État ouzbek serait désormais passé à la solde de la seconde fille du président Karimov, Lola Karimova-Tillyaeva, et de son mari, Timur Tillyaev. Les époux s&rsquo;étaient offert une villa à 43 millions de francs à Vandœuvres en 2010 et possédaient une chaîne de boutiques de mode à Genève, Lausanne, Montreux et Neuchâtel.</p>
<p>Gulnara tombée en disgrâce, Islam Karimov et sa cadette Lola voudraient maintenant récupérer la fortune égarée par l&rsquo;aînée en Suisse, en Irlande, en Belgique et au Luxembourg. Et la meilleure solution pour le faire était d&rsquo;écarter la belle puis de condamner ses protégés d&rsquo;hier pour les transformer en «criminels». «Pour se donner une légitimité, l&rsquo;État ouzbek devait sacrifier Gulnara, poursuit l&rsquo;avocat. Sans cela, une tentative de réclamer l&rsquo;argent n&rsquo;aurait pas été crédible.»</p>
<h2>Une démarche confidentielle</h2>
<p>Ce plan a été mis à exécution lundi 4 janvier. Le ministre ouzbek de la Justice, Muzraf Ikramov, a écrit au juge Andrew Carter, à New York, pour l&rsquo;avertir officiellement que la République d&rsquo;Ouzbékistan s&rsquo;apprêtait à réclamer les fonds séquestrés. «Les versements corrupteurs ainsi que leur blanchiment et l&rsquo;acquisition de biens à l&rsquo;étranger sont totalement couverts par les condamnations prononcées par la justice ouzbèke contre Rustam Madumarov et Gayane Avakian», précise le ministre dans sa missive, dont il souligne l&rsquo;aspect «confidentiel», mais dont L&rsquo;Hebdo a obtenu copie. Conclusion du ministre Ikramov : «Ces fonds doivent être rendus à l&rsquo;Ouzbékistan.» Le nom de Gulnara Karimova n&rsquo;apparaît jamais dans la lettre.</p>
<p>Pour s&rsquo;assurer que le message passe cinq sur cinq, la République d&rsquo;Ouzbékistan a mandaté un prestigieux avocat new-yorkais, Richard J. Holwell, ancien juge fédéral et ex-collègue du juge Carter actuellement chargé de l&rsquo;affaire.</p>
<p>«La prochaine étape, pour les Ouzbeks, sera d&rsquo;effectuer la même demande aux autorités suisses», prédit l&rsquo;avocat genevois. Ce n&rsquo;est pas encore le cas. «Jusqu&rsquo;à présent, la République d&rsquo;Ouzbékistan n&rsquo;a pas entrepris de démarches en Suisse pour réclamer les fonds qui y sont bloqués», indique Folco Galli, porte-parole de l&rsquo;Office fédéral de la justice.</p>
<p>Les grands cabinets d&rsquo;avocats genevois contactés par L&rsquo;Hebdo cette semaine disent n&rsquo;avoir pas entendu parler d&rsquo;une offre de la République d&rsquo;Ouzbékistan. Le jour où Tachkent se décidera à le faire, il s&rsquo;en trouvera bien un pour tenter cette incroyable plaidoirie : au nom de la justice, l&rsquo;argent volé au peuple ouzbek par la fille doit maintenant être rendu au père.</p>
<hr />
<p><em>Une version de cet article est parue dans </em><em>L&rsquo;Hebdo</em><em> le 14 janvier 2016, sous le titre « Papa Karimov veut récupérer le butin de sa princesse ».</em></p>]]></content:encoded>
    </item>
    <item>
      <title>À la poursuite du saphir disparu</title>
      <link>https://francoispilet.net/a-la-poursuite-du-saphir-disparu/</link>
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      <pubDate>Sat, 09 Jan 2016 01:00:00 GMT</pubDate>
      <description><![CDATA[Un saphir du Cachemire de 65 carats volé en 1996 à Milan réapparaît à Genève en 2015, déclenchant une course judiciaire entre assureurs et prêteurs sur gages new-yorkais.]]></description>
      <content:encoded><![CDATA[<p><em>Une gemme rarissime, volée en 1996 à Milan, vient de réapparaître furtivement à Genève. Son ancien propriétaire, le diamantaire Ronny Totah, est lancé dans une course contre la montre pour la récupérer. Bien malgré lui.</em></p>
<p>Milan, 14 novembre 1996. La foule se presse dans les salons du palace Four Seasons. La maison genevoise Antiquorum a invité ses meilleurs clients en préparation d&rsquo;une vente aux enchères exceptionnelle, baptisée «L&rsquo;art magique de Cartier», qui se tiendra cinq jours plus tard à Genève, à l&rsquo;Hôtel des Bergues. Sur les 626 pièces exposées ce jour-là, un bijou attire tous les regards. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un saphir du Cachemire, rarissime, monté sur un magnifique bracelet art déco de 1923. De tous les saphirs, ceux du Cachemire sont les plus rares et les plus recherchés. À 65 carats, la gemme est la plus imposante connue. L&rsquo;objet est alors estimé à 2 millions de dollars.</p>
<p>À 14h40, plus de 50 personnes se pressent dans le salon du palace. Soudain, un agent de sécurité se précipite vers la porte. L&rsquo;assemblée se fige. Le saphir, exposé dans une vitrine, vient de disparaître. Les responsables d&rsquo;Antiquorum appellent la police, qui boucle aussitôt les lieux. Les visiteurs sont fouillés. Trop tard. Le précieux s&rsquo;est envolé. Il ne sera jamais retrouvé, tout comme son voleur.</p>
<p>Genève, dimanche 8 novembre 2015. À 14h43, un courriel s&rsquo;affiche sur l&rsquo;iPhone du diamantaire genevois Ronny Totah. Le message est envoyé par Nazgol Jahan, de la maison de ventes aux enchères américaine Phillips. Son titre : «Rare saphir du Cachemire de 59,57 carats.»</p>
<h2>«J&rsquo;ai tout de suite compris»</h2>
<p>«Je n&rsquo;ai pas eu besoin de lire la suite, raconte aujourd&rsquo;hui le diamantaire dans son bureau de la place de la Fusterie. J&rsquo;ai tout de suite compris.» Dans son message, Nazgol Jahan propose à Ronny Totah de venir admirer un «sublime saphir». La pierre est exposée pendant quelques jours à l&rsquo;hôtel La Réserve, à Genève, avant sa mise aux enchères prévue le 8 décembre à New York. Sa valeur estimée ? Entre 7 et 12 millions de dollars.</p>
<p>Sur le moment, Ronny Totah n&rsquo;ouvre même pas les pièces jointes au courriel, qui contiennent trois certificats d&rsquo;authenticité signés par différents laboratoires gemmologiques, réalisés en 2005 et 2012, ainsi que plusieurs photos. La pierre y apparaît dans toute sa splendeur bleutée, avec cette discrète teinte verte si distinctive sur un flanc. Dès la première minute, Ronny Totah en est convaincu : il ne peut s&rsquo;agir que du saphir de 1996. Et le diamantaire a une excellente raison de le penser. Personne ne connaît cette pierre mieux que lui, puisque c&rsquo;est à lui qu&rsquo;elle appartenait au moment du vol du Four Seasons, dix-neuf ans plus tôt presque jour pour jour.</p>
<p>Ronny Totah possédait le bracelet Cartier et sa gemme depuis 1990. En 1996, il l&rsquo;avait confié à la société Antiquorum pour le revendre. Malgré le larcin, le diamantaire ne s&rsquo;en était pas trop mal tiré. Grâce à ses assureurs, qui l&rsquo;avaient remboursé 1,8 million de dollars, rubis sur l&rsquo;ongle. C&rsquo;était peu ou prou le montant qu&rsquo;il espérait retirer de la vente du bijou, et Ronny Totah avait tourné la page. Jusqu&rsquo;à ce dimanche de novembre.</p>
<p>En reposant son iPhone, Ronny Totah est soucieux. Bien sûr, le poids de la gemme ne correspond pas. Le saphir volé pesait 65 carats. Celui-ci en fait 59. Mais le diamantaire, grand connaisseur des saphirs du Cachemire, sait bien ce que cela signifie. «C&rsquo;est la première chose que les voleurs ont faite, explique-t-il. Ils ont retiré la pierre du bracelet et l&rsquo;ont taillée», la faisant passer en dessous du seuil des 60 carats, qui l&rsquo;aurait rendu «un peu trop extraordinaire». Ils l&rsquo;ont donc retaillée, juste ce qu&rsquo;il faut. À 59,57 carats.</p>
<p>Ce dimanche 8 novembre, les questions assaillent Ronny Totah. Que doit-il faire ? Appeler la police ? Pour dire quoi ? Il a beau être convaincu que ce saphir qu&rsquo;on lui propose est le même que celui qui lui a été volé dix-neuf ans plus tôt, que peut-il prouver ? Le diamantaire a touché l&rsquo;argent de l&rsquo;assurance. La pierre ne lui appartient donc plus. De plus, presque vingt ans après les faits, le saphir a probablement été «blanchi» par les voleurs, et acquis de bonne foi par un nouveau propriétaire. Celui-ci cherche peut-être à le revendre à son tour, le plus légitimement du monde. De quel droit Ronny Totah s&rsquo;en mêlerait-il ? La communauté des diamantaires a ses usages. On ne jette pas l&rsquo;opprobre sur ses partenaires d&rsquo;affaires. Surtout pas publiquement, et encore moins sans preuves.</p>
<p>Mais il y a cet e-mail. Le message qui reste dans sa boîte tourne en boucle dans son esprit. Ronny Totah laisse passer trois jours, puis le 12 novembre, appelle Nazgol Jahan, chez Phillips. Le Genevois lui fait part de ses doutes sur l&rsquo;origine de la pierre. Il affirme aussi qu&rsquo;il ne cherchera pas à s&rsquo;opposer à la vente si Phillips décide de la maintenir. Puis Ronny Totah passe un second coup de fil. À ses assureurs, cette fois.</p>
<p>Ceux-ci ne perdent pas de temps en tergiversations. Leur réaction est immédiate. Le saphir volé leur appartient, et ils comptent bien le récupérer. Le syndicat d&rsquo;assureurs qui avait remboursé Ronny Totah en 1996 se recompose pour l&rsquo;occasion, et est emmené par RiverStone, Generali, Swiss Re et Allianz.</p>
<h2>Nouvelle disparition</h2>
<p>Le 18 novembre, la société Phillips informe Ronny Totah qu&rsquo;elle ne souhaite prendre «aucun risque», et que la vente prévue le 8 décembre à New York est annulée. Bonne nouvelle. Mais Phillips lâche une autre information, qui fait bondir les assureurs de Ronny Totah : la société de vente aux enchères a rapatrié la gemme de Genève à New York, et l&rsquo;a rendue au client qui la lui avait confiée. Dix-neuf ans après sa première disparition, le beau saphir vient de s&rsquo;envoler une nouvelle fois.</p>
<p>Les assureurs sortent l&rsquo;artillerie lourde. Ils embauchent un avocat new-yorkais expérimenté, Owen B. Carragher Jr, qu&rsquo;ils chargent de retrouver le saphir et de le récupérer. Le 21 décembre, ce dernier dépose plainte au nom du syndicat d&rsquo;assurance et de la société Horovitz &amp; Totah devant le tribunal de première instance de l&rsquo;État de New York, à Albany. En à peine plus d&rsquo;un mois d&rsquo;enquête, l&rsquo;avocat est parvenu à identifier le détenteur du saphir, le fameux client de la maison Phillips. Et ce que les plaignants découvrent les alarme au plus haut point.</p>
<p>Il apparaît que la précieuse gemme est entre les mains d&rsquo;un diamantaire et prêteur sur gages de Manhattan, Boris Aronov, qui s&rsquo;inscrit parfois dans le registre du commerce sous le nom de Arnov, ou Aranov. La vitrine de sa boutique, Modern Pawn Brokers, au 43 West de la 47e Rue, en plein fief de la joaillerie new-yorkaise, est éclairée d&rsquo;un grand néon bleu. Au-dessus figure une pancarte indiquant «Crédit en liquide immédiat».</p>
<p>Les documents de justice auxquels Le Temps a eu accès révèlent que le saphir présenté à Genève le 8 novembre dernier par Phillips lui avait été confié par Modern Pawn Brokers. Comme preuve de propriété, la maison de ventes aux enchères avait accepté quatre tickets de caisse du prêteur sur gages, émis pour un montant de 937 500 dollars chacun, soit 3,7 millions de dollars au total. La garantie mise en gage était décrite comme un «lot de diamants et de joaillerie assortie». La société de Boris Aronov avait accordé ce prêt à un mystérieux client, en octobre 2011, au taux d&rsquo;intérêt exorbitant de 60 % par an, soit plus de 6 000 dollars par jour. Modern Pawn Brokers aurait confié la vente du saphir à la maison Phillips pour récupérer son prêt non remboursé, ainsi que les intérêts accumulés depuis fin 2011, qui se chiffrent à plus de 9 millions de dollars.</p>
<p>Qui était donc le client de Boris Aronov, prêt à mettre au clou un saphir rarissime et aux origines troubles en échange d&rsquo;un crédit au taux usurier de 60 % ? Là encore, le voile de mystère n&rsquo;a pas résisté longtemps à Owen B. Carragher. L&rsquo;avocat des assureurs a rapidement identifié l&rsquo;homme comme Rafael Koblence, lui aussi diamantaire et client régulier des prêteurs sur gages. En remontant sa trace, l&rsquo;avocat s&rsquo;est aperçu qu&rsquo;avant d&rsquo;avoir eu recours à Boris Aronov, Rafael Koblence avait déjà placé en gage le même saphir, auprès d&rsquo;un autre prêteur sur gage, lui-même condamné depuis pour blanchiment. Un autre détail saute aux yeux de l&rsquo;avocat. À son adresse new-yorkaise de la 47e Rue, Boris Aronov apparaît comme administrateur de pas moins de 40 sociétés diamantaires. Il partage l&rsquo;une d&rsquo;elles avec Rafael Koblence, à qui Modern Pawn Brokers a avancé 3,7 millions sur le saphir placé en gage.</p>
<h2>Vaste supercherie ?</h2>
<p>Pour les assureurs de Ronny Totah, c&rsquo;en est trop. Craignant que cette succession de prêts gagés par le saphir ne soit qu&rsquo;une vaste supercherie montée dans le but de masquer son origine, et qu&rsquo;elle ne permette à ses receleurs de le faire disparaître dans une nébuleuse de sociétés-écrans, les assureurs ont déposé fin décembre une demande urgente pour que le Tribunal de New York ordonne à Boris Aronov de remettre la gemme à un expert indépendant, le temps que l&rsquo;affaire soit tirée au clair.</p>
<p>Owen B. Carragher ne s&rsquo;en cache pas : au vu de la pression qui augmente sur ses actuels détenteurs, il craint que le saphir ne s&rsquo;évanouisse de nouveau. «Ce saphir vaut entre 7 et 12 millions de dollars, et se transporte dans une poche. Les risques qu&rsquo;il disparaisse avant que la justice ne se prononce sur le fond de l&rsquo;affaire sont extrêmement élevés», estime-t-il.</p>
<p>Des contacts officieux ont été pris avec le FBI, qui a rendu une petite visite de courtoisie à Boris Aronov. Le message adressé par les agents fédéraux au prêteur sur gage : laissez la justice trancher, mais veillez bien à ce que le saphir ne disparaisse pas une troisième fois. Boris Aronov leur aurait donné sa parole.</p>
<p>Le 23 décembre, les assureurs de Ronny Totah ont enfin obtenu un mandat de la Cour ordonnant la mise sous séquestre de la précieuse gemme. À l&rsquo;heure de mettre cet article sous presse, le prêteur sur gage ne se serait pas encore exécuté.</p>
<p>Boris Aronov n&rsquo;a pas répondu à nos messages, de même que Rafael Koblence. La maison Phillips dit avoir agi en toute diligence dans cette affaire, et rappelle qu&rsquo;elle a pleinement collaboré avec Ronny Totah et ses assureurs dès les premiers soupçons. Le diamantaire espère quant à lui que le saphir volé retrouvera bientôt la lumière d&rsquo;un palace, à Genève, Milan ou New York, où il pourra être mis aux enchères, en toute sécurité, et enfin trouver le propriétaire légitime qui le chérira à son juste prix. Même si, au fond de lui, Ronny Totah n&rsquo;attend qu&rsquo;une seule chose : pouvoir tourner la page.</p>
<hr />
<p><em>Une version de cet article est parue dans </em><em>Le Temps</em><em> le 9 janvier 2016, sous le titre « À la poursuite du saphir disparu ».</em></p>]]></content:encoded>
    </item>
    <item>
      <title>Au pays des mafieux superstars</title>
      <link>https://francoispilet.net/au-pays-des-mafieux-superstars/</link>
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      <pubDate>Tue, 01 Sep 2015 12:00:00 GMT</pubDate>
      <description><![CDATA[Des montres Hublot et Richard Mille pour afficher leur impunité : la nouvelle génération de narcos mexicains s'expose sur les réseaux sociaux.]]></description>
      <content:encoded><![CDATA[<p><em>Au Mexique, une nouvelle génération de trafiquants affiche son impunité sur les réseaux sociaux. Vingt-cinq ans après Pablo Escobar et sa Rolex en or, les montres suisses restent un des symboles de richesse les plus prisés des narcos.</em></p>
<p>Le tueur à bord du vol KLM 686 Mexico-Amsterdam était un beau jeune homme de 33 ans. Son passeport au nom de Norberto Sicairos García était un faux d’excellente facture qui l’avait déjà accompagné en France, en Egypte et à Dubai.</p>
<p>Ses cartes de crédit Visa et Mastercard y flambaient sans limites dans les hôtels de luxe, les boutiques de mode et les joailleries où il aimait s’offrir de belles montres suisses, si possible couvertes de diamants.</p>
<p>Si le pseudonyme de Sicairos García ne disait rien à personne, sur Twitter et Instagram des dizaines de milliers de fans connaissaient cet homme sous le nom d’El Chino Antrax, célèbre tueur à gages et chef du clan Los Antrax, affilié au sanguinaire cartel mexicain de Sinaloa.</p>
<p>El Chino a compris son erreur, ce 30 décembre 2013, lorsque le regard sombre d’un douanier néerlandais s’est porté sur lui. Informée de son arrivée imminente, l’agence antidrogue américaine l’avait placé sur liste rouge Interpol.</p>
<p>Les enquêteurs n’ont pas révélé comment ils avaient fait le lien entre El Chino et l’identité de son faux passeport. Seule certitude, les agents le suivaient depuis des mois grâce aux traces qu’il laissait sur les réseaux sociaux.</p>
<p>Les autorités n’ont pas dit non plus si, au moment de lui passer les menottes, El Chino a dû retirer sa montre Hublot édition limitée King Power Miami à 435 000 euros, qu’il aimait tant arborer sur Instagram avec ses voitures de luxe, ses liasses de narcodollars, ses chicas en bikini et sa kalachnikov plaquée or.</p>
<p>Aujourd’hui, El Chino Antrax passe ses jours dans un décor moins glamour, à l’isolement dans le pénitencier de haute sécurité de San Diego, aux Etats-Unis, où il a été extradé illico après son arrestation à Amsterdam.</p>
<p>El Chino Antrax, de son vrai nom José Rodrigo Aréchiga Gamboa, est emblématique d’une nouvelle génération de trafiquants mexicains qui utilisent les réseaux sociaux pour cultiver leur popularité. Les photos qu’ils partagent chaque jour avec leurs centaines de milliers de fans, à la manière des stars de la musique ou du sport, mettent en scène une vie d’aventure, de violence et de luxe facile. Ces images sont surtout l’expression de l’impunité dont jouissent les puissants cartels mexicains dans un pays où la corruption a contaminé l’ensemble de l’Etat.</p>
<p>Le 11 juillet dernier, l’homme que les autorités américaines avaient désigné comme le plus puissant trafiquant de drogue du monde, Joaquín «El Chapo» Guzmán, s’est évadé de la prison de haute sécurité où les autorités mexicaines le retenaient depuis un peu plus d’un an.</p>
<p>Cette évasion à moto par un tunnel ventilé de près de 2 kilomètres n’a convaincu personne. Le scénario à la Steve McQueen n’aurait été qu’une mise en scène médiatique servant d’excuse au gouvernement mexicain, qui a une nouvelle fois plié face à la toute-puissance du cartel de Sinaloa.</p>
<p>Décrit par Roberto Saviano comme le Steve Jobs de la drogue, El Chapo est un homme d’une autre époque. Agé d’une soixantaine d’années, on ne connaît ni sa date de naissance exacte ni le nombre de ses femmes et de ses enfants. Les photos de lui sont rares. Né dans une famille pauvre de la région de Sinaloa, au nord-ouest du Mexique, Joaquín Guzmán a survécu à toutes les luttes contre les cartels colombiens, que les Mexicains ont supplanté dans les années 90, et s’est hissé en trente ans à la tête du cartel de Sinaloa, en lutte mortelle contre celui des Zetas pour le contrôle de l’approvisionnement des grandes villes américaines. Une guerre qui a fait 120 000 morts et 30 000 disparus au Mexique entre 2006 et 2013, et les violences ont encore empiré depuis lors.</p>
<p>El Chapo serait aujourd’hui en sécurité dans son fief imprenable de Culiacán, capitale de l’Etat de Sinaloa. Si le patriarche reste aujourd’hui la figure tutélaire incontestée du cartel, ses deux fils aînés ont gagné en influence dans le réseau ces dernières années. De la même génération qu’El Chino Antrax qui servait le clan de leur père, Iván «El Chapito», 32 ans, et Alfredo «El Gordo», 29 ans, se pavanent sur Facebook, Twitter et Instagram.</p>
<p>Recherchés tous les deux par les autorités américaines, théoriquement en fuite mais bien libres, les deux frères se mettent en scène comme les enfants d’une narco-jetset déjantée, avide de Lamborghini, de Ferrari, de musique rap et de mocassins Louboutin.</p>
<p>Les horlogers suisses ont su évoluer pour s’adapter aux goûts de cette clientèle. Presque un quart de siècle après Pablo Escobar et sa Rolex en or, vendue aux enchères après sa mort en 1993, les profils Facebook et Instagram d’Iván et Alfredo Guzmán prouvent que, en 2015, les montres suisses figurent toujours parmi les symboles de richesse les plus prisés des narcotrafiquants.</p>
<p>Une analyse plus poussée permet même d’identifier les marques les plus appréciées au sein des cartels. De loin en tête arrive la marque Hublot, à Nyon (VD), suivie par Richard Mille, aux Breuleux (JU), et Audemars Piguet, au Brassus (VD).</p>
<p>En juin 2014, Iván Guzmán posait avec quatre tourbillons Richard Mille, dont un RM 59-01 en édition limitée à 650 000 euros et trois autres plus communs, entre 100 000 et 150 000 euros. Son commentaire sous cette poignée de tocantes helvétiques à un million d’euros? «Je ne sais pas laquelle mettre.»</p>
<p>Plus surprenant, Iván Guzmán pose aussi avec une Urwerk UR-210 à 150 000 euros. Cette petite marque genevoise fondée en 1995 par les frères Felix et Thomas Baumgartner est considérée comme réservée aux connaisseurs.</p>
<p>Présentes sur les profils d’Alfredo Guzmán comme sur ceux d’El Chino Antrax, les Audemars Piguet Royal Oak apparaissent aussi comme un standard des trafiquants.</p>
<p>Outre sa modeste Romain Jerome Titanic Red à 35 000 francs, El Chino Antrax montrait un attachement particulier à sa Hublot King Power Miami, un modèle unique modifié sur la base d’une série limitée à dix exemplaires (435 000 euros). Cette édition spéciale avait été présentée lors d’une fête très chic à l’hôtel W South Beach fin 2012, un an avant l’arrestation du narco. «Hublot aime Miami, Miami aime Hublot!» avait alors lancé le CEO de la marque suisse, Ricardo Guadalupe.</p>
<p>Hublot aime aussi le Mexique, passionnément. La marque y compte 34 revendeurs agréés et deux boutiques en nom propre. C’est plus qu’en Grande-Bretagne (29) et deux fois plus qu’en Chine (14).</p>
<p>Interrompu lors d’une croisière en voilier sur la Méditerranée, le CEO de TAG Heuer et actionnaire de Hublot Jean-Claude Biver ne se montre pas surpris du succès de sa marque chez les narcos mexicains. «Nous avons un profil jeune et disruptif», explique-t-il, qui s’accorde bien aux goûts d’un public «latin et exubérant». Et bien entendu fortuné. «Si vous préférez les Lamborghini aux Bentley, le rap à la musique classique, alors nos montres vous plairont aussi.»</p>
<p>Pourtant, une Hublot au poignet du tueur El Chino: est-ce vraiment une bonne pub? «C’est une bonne pub pour ceux qui vont sur ces sites et qui les apprécient, lâche Jean-Claude Biver. Les autres ne les verront pas.» Le patron de TAG Heuer finit par montrer une pointe d’embarras: «Je n’avais jamais entendu parler de ces profils. Nos équipes vont les regarder en détail. Nous serons peut-être un peu plus vigilants.»</p>
<p>Marion Baudino, responsable de la communication d’Urwerk, pose un regard psychologisant sur le profil Twitter du narco Iván Guzmán: «Ici, il montre un pan de sa personnalité. Il cherche à se définir auprès de ses followers. Arborer une Urwerk est sans doute pour lui un argument de crédibilisation. Cette image aura peut-être une conséquence sur son profil, mais elle n’en a que peu sur l’image de notre marque.»</p>
<p>Richard Mille, Romain Jerome et Audemars Piguet n’ont pas répondu à nos questions.</p>]]></content:encoded>
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    <item>
      <title>Novartis est dans le viseur des procureurs new-yorkais</title>
      <link>https://francoispilet.net/novartis-est-dans-le-viseur-des-procureurs-new-yorkais/</link>
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      <pubDate>Thu, 04 Jun 2015 16:24:02 GMT</pubDate>
      <description><![CDATA[Le procureur Preet Bharara accuse Novartis de corruption systématique envers des médecins et pharmacies aux USA via des pots-de-vin déguisés.]]></description>
      <content:encoded><![CDATA[<p><em>A Brooklyn, Loretta Lynch enquête sur la FIFA. De l’autre côté du pont, le procureur de Manhattan dénonce la corruption «récidiviste» d’un autre fleuron suisse.</em></p>
<p><em>Une version de cet article est parue dans <a href="http://www.hebdo.ch/hebdo/cadrages/detail/novartis-est-d%C3%A9j%C3%A0-dans-le-viseur-des-procureurs-new-yorkais?esi">L&rsquo;Hebdo</a> le 4 juin 2015.</em></p>
<p>En comparaison, les pontes de la FIFA passent pour une bande de rustres avides et incultes. Leurs virements par millions via des sociétés offshore et leurs valises de cash, racontés en détail dans l’acte d’inculpation (<a href="http://www.justice.gov/opa/file/450211/download">pdf</a>) rédigé par l’actuelle ministre de la Justice, Loretta Lynch, étaient un appel à se faire passer les menottes. On les imagine cliquetant sur leurs épaisses gourmettes en or.</p>
<p>Amateurs. La corruption privée, au XXIe siècle, sait prendre des formes bien plus raffinées et sophistiquées. </p>
<p>Celui qui le démontre le mieux ces jours est encore un procureur de New York, à Manhattan cette fois, juste de l’autre côté du pont de Brooklyn. Son nom est Preet Bharara, et sa cible est une autre institution de l’économie suisse: l’entreprise pharmaceutique Novartis.</p>
<p>La multinationale est accusée d’avoir corrompu des centaines de médecins et des chaînes de pharmacies américaines pour promouvoir ses médicaments. </p>
<p>Selon le parquet de New York, Novartis aurait acheté certains pharmaciens «par le biais de potsde-vin déguisés en rabais» et les aurait «transformés en représentants» chargés de vendre ses médicaments. «Ces professionnels de la santé ont accepté de renoncer à leur indépendance, et d’user de leur inﬂuence pour promouvoir les produits de Novartis auprès des patients», accuse la plainte. Le dommage causé par ces pratiques serait considérable. </p>
<p>Les patients et les assurances sociales (Medicare et Medicaid) auraient versé des dizaines de millions de dollars pour des médicaments coûteux et parfois peu efficaces, voire dangereux.</p>
<p>Ce n’est pas tout. Novartis aurait aussi copieusement arrosé des médecins en échange de prescriptions ou de conseils favorables à ses médicaments contre l’hypertension et le diabète. Comme toutes les entreprises pharmaceutiques, Novartis dépense des dizaines de millions de dollars chaque année aux Etats-Unis et en Europe pour inviter des médecins à des conférences, pour défrayer leurs interventions ou financer leurs travaux de recherche. </p>
<p>Mais les largesses de la firme de Joe Jimenez sortent à tel point du lot que les enquêteurs américains y voient désormais la preuve d’une corruption systématique. Leur plainte recèle des dizaines d’exemples, comme ce repas pour trois personnes dans un restaurant japonais facturé 9750 dollars. Novartis a dépensé 65 millions de dollars, en dix ans, pour défrayer des médecins aux Etats-Unis.</p>
<p>Ces soupçons résonnent d’une manière tout à fait particulière en Suisse, où le Parlement planche ces jours sur une nouvelle loi sur la «corruption privée». Face aux réticences d’Economiesuisse et de l’Association suisse des banquiers, une majorité du Conseil des Etats tente de modifier ce texte pour éviter qu’il ne puisse s’appliquer si des pratiques similaires à celles reprochées à Novartis aux Etats-Unis devaient être constatées en Suisse.</p>
<p>L’origine des griefs portés contre la pharma bâloise rappellera quelque chose aux banquiers suisses. Les premières plaintes ont été déposées en 2011 par deux employés de Novartis qui se sont portés partie civile, et qui réclament une part des dommages que l’entreprise pourrait avoir à verser. </p>
<p>Fait relativement exceptionnel: la justice américaine a gardé les plaintes secrètes pendant deux ans, le temps de conduire ses propres investigations. La procédure a été initiée en 2013, et l’affaire avance à grands pas depuis: vingt-neuf Etats fédéraux ont déjà rejoint la procédure conduite par Preet Bharara en tant que plaignants.</p>
<p>Le plus étonnant est que Novartis connaît très bien les risques liés à ces pratiques. En 2010, l’entreprise avait déjà versé 420 millions de dollars d’amende pour des faits similaires. A l’époque, l’entreprise avait reconnu ses manquements et s’était engagée à respecter un «code d’intégrité», dont l’application devait être supervisée par le conseil d’administration. </p>
<p>Le respect de règles de conduite internes est un argument régulièrement soulevé par les opposants à un renforcement de l’arsenal anticorruption contre les entreprises. Sauf que dans l’affaire américaine, les cadres de Novartis semblent bien s’être assis sur leurs codes.</p>
<p>«Nous affirmons que Novartis est une entreprise récidiviste en matière de pots-de-vin», déclarait le procureur Preet Bharara en 2013. En mai 2011, six mois après l’accord scellé avec la justice américaine et l’établissement du «code d’intégrité», Novartis et une pharmacie tentaient de s’entendre, dans une suite d’e-mails accablants, en convenant que certaines conditions commerciales «ne pouvaient pas être posées par écrit».</p>
<p>Novartis a tenté de se défendre en affirmant que la justice n’avait pas pu établir suffisamment clairement le lien entre les défraiements des médecins et l’avantage économique indu que l’entreprise en aurait retiré. Cet argument a été balayé par la Cour en septembre dernier. Et, depuis, les choses s’accélèrent.</p>
<p>L’enquête avance, confirmant ce vieil adage qui joue toujours en faveur des procureurs new-yorkais: on n’est jamais trahi que par les siens. Comme Loretta Lynch dans son enquête sur la FIFA, Preet Bharara peut maintenant compter sur les confidences des ex-partenaires de l’accusé, qui ont été plus rapides à se mettre à table. </p>
<p>Le 1er mai dernier, la chaîne de pharmacies Accredo, un des co-conspirateurs de Novartis, a accepté de verser 60 millions de dollars d’amende, en reconnaissant les faits qui lui étaient reprochés. La chaîne CVS devrait être la prochaine. Dès que ce sera fait, il ne restera plus qu’un nom sur la liste des accusés: Novartis.</p>]]></content:encoded>
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      <title>Corruption: la fin de l&#x27;impunité</title>
      <link>https://francoispilet.net/corruption-la-fin-de-limpunite/</link>
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      <pubDate>Thu, 04 Jun 2015 16:15:25 GMT</pubDate>
      <description><![CDATA[La Suisse tente d'étendre ses lois anticorruption aux entreprises et à la FIFA pour mettre fin à une impunité juridique installée depuis 2004.]]></description>
      <content:encoded><![CDATA[<p><em>Embarrassé par les affaires de la FIFA, le Conseil fédéral veut étendre les lois anticorruption aux personnes privées et aux entreprises. Le Parlement freine.</em></p>
<p><em>Une version de cet article est parue dans <a href="http://www.hebdo.ch/hebdo/cadrages/detail/corruption-la-fin-de-limpunit%C3%A9">L&rsquo;Hebdo</a> le 4 juin 2015.</em></p>
<p>C’était un coup de maître. Presque un trait de génie. En 2004, alors que les pressions européennes s’accentuaient, la Suisse s’alignait sur ses voisins. En adoptant les dispositions du Conseil de l’Europe, après des années de tergiversations, le Conseil fédéral se réjouissait de pouvoir enfin soutenir les «efforts internationaux visant à renforcer l’efficacité de la lutte contre la corruption». </p>
<p>Une nouvelle norme punissant la corruption privée allait entrer en vigueur en Suisse.</p>
<p>Voilà pour la façade. En coulisses, juristes, lobbyistes et parlementaires avaient commencé leur discret travail de sape. </p>
<p>Il avait été décidé dans les alcôves que la nouvelle disposition s’inscrirait dans la loi sur la concurrence déloyale et que l’arsenal ne pourrait être activé que sur plainte. Visiblement inquiet des conséquences qu’aurait pu avoir une interprétation trop drastique de la nouvelle loi anticorruption, le Conseil fédéral avait prévenu d’emblée: puisque relevant de la concurrence déloyale, cette loi ne pourrait pas s’appliquer aux organisations sportives internationales, reconnues comme associations à but non lucratif. </p>
<p>Etrange situation: voilà que, au moment d’établir une nouvelle loi, le gouvernement mentionnait explicitement ceux qui n’y seraient pas soumis. En tête: la FIFA et le CIO.</p>
<p>Si ces précautions visaient à empêcher l’application de la loi, on ne s’y serait pas mieux pris. Depuis son introduction il y a dix ans, l’article punissant la corruption privée n’a débouché sur aucune condamnation. Zéro, nichts, niente. </p>
<p>De facto, la Suisse était ainsi parvenue à maintenir une distinction juridique entre deux crimes si semblables: la corruption de fonctionnaires et celle de personnes privées. L’astuce n’était pas tout à fait nouvelle. Elle ressemblait un peu à celle qui existait encore, à l’époque, sur le plan fiscal entre fraude et évasion. </p>
<p>Résultat: la Suisse poursuivait son chemin dans le XXIe siècle sans punir la corruption entre «agents économiques privés» alors que beaucoup, autour d’elle, se montraient toujours plus fermes à son encontre.</p>
<p>Le temps a passé et le cancer de la corruption n’a fait que s’étendre dans l’industrie globalisée du football. Les scandales se multipliaient, les caméras cachées des journalistes piégeaient les corrompus en ﬂagrant délit et l’embarras de la Suisse gonﬂait au même rythme que la tumeur corruptrice dans l’organisme de la FIFA. </p>
<p>Mais voilà: le subtil distinguo juridique scellé en 2004 protégeait toujours l’organisation et ses pratiques dignes d’un clan mafieux.</p>
<p>Cet embarras a été temporairement éclipsé, dès 2009, par d’autres événements. L’assaut américain contre les banques a été l’occasion pour le gouvernement suisse de retenir deux grandes leçons. </p>
<p>La première étant que, lorsque vos puissants voisins soulignent un problème, rien ne sert de nier trop longtemps. </p>
<p>La seconde: la première est particulièrement valable lorsque c’est un procureur de New York qui vous fait la remarque, preuves à l’appui.</p>
<p>Dans un épisode précédent de la saga bancaire, en 2009, les pressions américaines avaient justement été si fortes que l’administration fédérale avait dû renoncer en catastrophe à la fine distinction qu’elle opérait jusque-là entre fraude et évasion fiscales. Des noms de clients d’UBS avaient dû être livrés en urgence, en dehors de tout cadre juridique. </p>
<p>Une génération entière de juristes s’en souvient comme d’un jour noir: la Suisse avait violé son propre droit et s’était débrouillée pour coller des rustines après. Vu l’opprobre jeté sur Hans-Rudolf Merz, l’homme de la mauvaise nouvelle, le Conseil fédéral s’était promis de ne plus jamais s’enferrer dans ce genre de situation sans issue. Le pays a cédé à toutes les demandes, introduit l’échange automatique d’informations fiscales et les écuries de la place bancaire ont été nettoyées au karcher. </p>
<p>Pendant que la FIFA poursuivait tranquillement son petit manège.</p>
<p>En 2010, la moutarde a fini par monter au nez du conseiller national Carlo Sommaruga. L’énième scandale impliquant l’organisation faisait la une des tabloïds britanniques. En décembre, le socialiste déposait une initiative parlementaire exigeant que les cas de corruption privée soient désormais poursuivis d’office. </p>
<p>L’élu dénonçait «l’impuissance totale» de la justice suisse, bridée par les «lacunes de la législation». Lentement, gentiment, sa proposition reçut les soutiens nécessaires. En 2012, après mûre réﬂexion, le Parlement accepta de donner suite. </p>
<p>En 2014, ne voyant toujours rien venir, l’avocat genevois Charles Poncet lançait un missile, appelant le Conseil fédéral à prononcer la dissolution de la FIFA, «s’il en a l’audace». Mollo!</p>
<p>La Suisse avait doucement décidé d’agir. Le projet avançait à son rythme. Enfin, presque cinq ans après la proposition de Carlo Sommaruga, le Parlement avait prévu de s’y atteler. La date avait été fixée au 1er juin 2015.</p>
<p>Et patatras. Les sept coups de winchester ont retenti dans la nuit zurichoise alors que personne ne s’y attendait, deux jours avant la réélection de Sepp Blatter, et surtout quatre petits jours avant que le Parlement ne commence ses travaux sur une loi qui mettrait fin à l’impunité de la FIFA en Suisse. </p>
<p>Au petit matin du 27 mai, des policiers montaient dans les étages d’un palace de Zurich pour arrêter sept pontes de l’organisation, sur demande des Etats-Unis. Loretta Lynch, alors procureure de Brooklyn et actuelle ministre de la Justice, enquêtait sur la corruption au sein de la FIFA depuis 2010. Le temps que le Parlement suisse décide d’en parler, elle avait trouvé les preuves et rédigé l’acte d’inculpation. </p>
<p>Bis repetita. Comme pour la livraison de noms de clients d’UBS en 2009, les Américains n’ont pas daigné attendre que la Suisse adapte patiemment son ordre juridique pour passer à l’action.</p>
<p>Le problème a d’ailleurs été peu soulevé après le coup de filet: sur quelles bases légales l’Office fédéral de la justice a-t-il accordé l’entraide aux Américains? Les juristes interrogés par L’Hebdo se grattent le crâne. </p>
<p>«En principe, une telle demande n’est exécutée que si l’acte dénoncé est également répréhensible en Suisse», confirme le professeur Henry Peter. Sauf que la FIFA et ses membres, soupçonnés de corruption privée, jouissent justement d’une immunité sur ce point en Suisse. «Pour justifier une extradition, les Etats-Unis devraient invoquer une autre infraction, explique Ursula Cassani, professeure de droit à Genève. Ce serait envisageable avec la gestion déloyale aggravée, par exemple, en prouvant qu’en touchant des pots-de-vin les prévenus ont cédé des droits à des conditions qui ne seraient pas les meilleures pour l’organisation.»</p>
<p>Curieux hasard: le Ministère public de la Confédération (MPC) a annoncé, le jour du coup de filet, qu’il avait lui-même ouvert une enquête, justement pour gestion déloyale, et ce deux mois et demi avant la requête du parquet de Brooklyn. Comme s’il s’agissait de montrer par avance que la demande d’entraide américaine était bien fondée, au sens du droit suisse.</p>
<p>La critique la plus ferme de ce procédé n’est pas venue de la FIFA ni de Sepp Blatter, qui n’a pas trop cherché à défendre les accusés. La salve est venue du Ministère des affaires étrangères russe, par communiqué: «Sans rentrer dans les détails des accusations, il s’agit clairement d’un cas d’intervention illégale et extraterritoriale des Etats-Unis.»</p>
<p>Pour le président de la FIFA, le soutien de Vladimir Poutine est venu trop tard. Quatre jours après sa réélection triomphale, le vieux lion s’est finalement incliné, mardi 2 juin, annonçant sa démission devant un parterre de journalistes éberlués, et laissant son organisation en plein chaos.</p>
<p>La Suisse, elle, reste avec le problème sur les bras. Six des sept cadres de la FIFA arrêtés le 27 mai se sont opposés à leur extradition. Ce sont les tribunaux suisses qui devront trancher et, d’une certaine manière, choisir entre les positions opposées de Brooklyn et de Moscou.</p>]]></content:encoded>
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      <title>«Ils étaient submergés par la cupidité»</title>
      <link>https://francoispilet.net/madoff-aurelia-optimal/</link>
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      <pubDate>Thu, 21 May 2015 19:47:48 GMT</pubDate>
      <description><![CDATA[Une déposition inédite de Bernard Madoff accable des gérants de fortune genevois, dont Optimal et Aurelia, pour leur aveuglement volontaire.]]></description>
      <content:encoded><![CDATA[<p>Un témoignage inédit du plus grand escroc de la finance accable des gérants de fortune genevois.</p>
<p><em>Une version de cet article est parue dans <a href="http://www.hebdo.ch/hebdo/cadrages/detail/madoff-%C2%ABils-%C3%A9taient-submerg%C3%A9s-par-la-cupidit%C3%A9%C2%BB">L&rsquo;Hebdo</a> le 21 mai 2015. Consultez la déposition originale de Bernard Madoff <a href="https://fr.scribd.com/doc/266010543/DEPOSITION-OF-BERNARD-L-MADOFF">ici</a>.</em></p>
<p>Pénitencier de Butner, Caroline du Nord, 7 août 2012. Bernie Madoff prend place face aux avocats des cabinets newyorkais Hunton &amp; Williams et Labaton Sucharow. A 74 ans, celui qui laissera son nom parmi les plus grands escrocs de l’histoire se doute qu’il s’agit d’un de ses tout derniers tours de piste. Après, les biographes et les historiens se pencheront à loisir sur le récit de sa fantastique fraude.</p>
<p>En 2012, la saga est déjà écrite. Mais pas tout à fait. Ce mardi-là, les livres d’histoire ne se sont pas encore refermés sur Bernie Madoff. L’enregistrement débute. Il est 7 h 51 du matin. Le détenu matricule 61727-054 a tout son temps. Il a déjà été condamné à cent cinquante ans de prison trois ans plus tôt. Sa date de libération est agendée au 14 novembre 2139.</p>
<p>Ce jour-là, il ne prend plus la parole comme accusé, mais comme témoin. Un témoin étrangement libéré par sa peine: son destin définitivement scellé, l’ancien roi de Wall Street n’a plus rien à perdre. Alors, pendant cinq longues heures, Bernie Madoff parle.</p>
<p>Il sait que ce témoignage sera probablement sa dernière occasion de s’exprimer face à la justice. Et, peut-être, d’influer un peu son cours. Ce dont il ne pouvait se douter, en revanche, c’est de l’étonnant parcours que suivra le procès-verbal de son récit, minutieusement retranscrit par la greffière. Ce document de 202 pages, qui jette une lumière crue sur la manière dont l’escroc new-yorkais a pu agir pendant plus de quinze ans sans être inquiété, sera gardé secret dans les méandres de la justice américaine presque trois ans.</p>
<p>Jusqu’au revirement de la dernière heure. Cette déposition étrangement oubliée vient en effet de ressurgir à Genève, sur le bureau du procureur Marc Tappolet. L’Hebdo a pu se procurer ce document inédit, que nous publions sur notre site internet.</p>
<p>La déposition est accablante pour la place bancaire genevoise, qui avait offert à l’escroc un de ses principaux viviers de victimes, juste après New York et Miami. Elle arrange encore moins les affaires de six gérants de fortune poursuivis en Suisse pour gestion déloyale, et dont la mise en accusation formelle serait imminente.</p>
<p>Parmi eux, cinq sont les ex-associés de la petite firme genevoise Aurelia. Le sixième, Manuel Echeverria, dirigeait la société de gestion de fonds Optimal Investment, filiale genevoise de la grande banque espagnole Santander. Optimal avait englouti près de 3,5 milliards de dollars de ses clients dans la fraude. Aurelia quelque 800 millions. Les responsables des deux sociétés ont été inculpés, séparément, en 2009, pour «gestion déloyale avec dessein d’enrichissement».</p>
<p><em>PREMIÈRE MONDIALE</em></p>
<p>Ces deux procédures parallèles sont observées avec la plus grande attention, tant en Europe qu’aux Etats-Unis. Une condamnation pénale dans une de ces deux affaires serait une première mondiale, établissant la responsabilité pénale de gérants ayant confié les fonds de leurs clients à l’escroc. Toutes les autres tentatives similaires lancées à ce jour en Suisse comme à l’étranger ont été abandonnées, ou ont débouché sur des non-lieux.</p>
<p>Conscient du caractère exceptionnel de son enquête, le procureur genevois Marc Tappolet a pris tout son temps. Le magistrat accumule témoignages et expertises dans ce dossier depuis maintenant plus de six ans. En août dernier, le Ministère public assurait que la procédure était «à bout touchant». Mais dix mois plus tard, toujours rien. Et l’heure tourne. Les premiers délais de prescription tomberont en décembre.</p>
<p>Pire: le Ministère public a subi un méchant revers, en janvier dernier, dans une plus petite affaire également liée à Madoff. Le parquet avait requis trois ans de prison contre un gérant qui avait investi 5 millions de francs dans le trou noir de Bernie. Il a été acquitté.</p>
<p>Pour établir la culpabilité des six accusés, le procureur Marc Tappolet devra montrer qu’ils ont violé les règles de prudence, par appât du gain. C’est sur ce point, justement, que Bernard Madoff avait des choses à dire, le 7 août 2012. A l’époque, la question de l’implication des gérants genevois d’Optimal occupait les tribunaux américains. Des investisseurs avaient porté plainte contre la banque espagnole et contre sa filiale genevoise. C’est dans le cadre de ce procès civil que le témoignage du maître avait été recueilli.</p>
<p>Toutes les questions qui préoccupent aujourd’hui le parquet genevois lui avaient alors été posées. Le prisonnier ne s’était fait pas prier pour répondre, prenant même un malin plaisir à accabler ses anciens partenaires d’affaires. Sa gigantesque fraude, expliquait-il, n’aurait jamais été possible sans «l’aveuglement volontaire» de tous ses pourvoyeurs de clients naïfs. Sa propre cupidité, dit-il en substance, n’aurait pas été possible sans celle des autres. En voici les extraits. Les questions sont posées par l’avocat des clients lésés d’Optimal, Javier Bleichmar.</p>
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<p>Est-ce que les gens vous posaient des questions sur votre stratégie de placement?</p>
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<p>Oui, les gens me posaient ces questions. Je prévenais que je ne répondrais pas. Ou alors je répondais de mon mieux, parfois avec des explications qui tenaient la route, parfois pas du tout. Mais dit avec suffisamment de conviction, vous savez, ça passait. Et puis j’avais cette réputation d’être secret et indépendant. (…) J’ai toujours eu une théorie: si vous ne comprenez pas une stratégie ou un business, n’y allez pas. Parce que la Bourse n’est pas si compliquée. Même si tout le monde essaie de faire croire que c’est très mystérieux et compliqué, ce n’est pas bien sorcier. Si vous ne comprenez pas quelque chose, c’est qu’il y a une raison.</p>
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<p>Aviez-vous le sentiment que les gérants de fonds qui investissaient chez vous ne comprenaient pas ce que vous faisiez?</p>
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<p>J’avais le sentiment qu’ils ne voulaient pas comprendre. C’était une forme d’aveuglement volontaire. (…) Je pense qu’ils ne pouvaient pas résister aux profits que cela générait pour eux. Je veux dire… ils étaient submergés par la cupidité.</p>
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<li>
<p>C’était aussi le cas d’Optimal?</p>
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<p>C’était le cas d’Optimal. (…) Il y avait tout un groupe de gens comme Manuel (ndlr: Manuel Echeverria) qui n’étaient pas des décideurs mais qui choisissaient où était placé l’argent (des clients). Ces gens ne voulaient pas faire de vagues. Plus ils faisaient des vagues, plus ils avaient des problèmes. (…)</p>
</li>
<li>
<p>Pensez-vous que cette attitude était raisonnable de la part de professionnels actifs dans la finance depuis des décennies?</p>
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<p>Leur survie dépendait de leur relation avec moi. C’était une relation très profitable pour eux personnellement, et aussi pour leur banque ou leur fonds. (…)</p>
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<li>
<p>Est-ce que certains vous ont demandé si vous étiez un Ponzi?</p>
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<li>
<p>Certains m’ont posé la question. Ils le faisaient avec le sourire. Genre ils me demandaient si je n’étais pas comme un de ces fonds qui ont coulé. Ou alors ils me demandaient si j’exécutais vraiment toutes ces transactions (en Bourse). Alors, parfois, je répondais que non, que je ne les exécutais pas. Ils riaient, et c’était tout. Ils ne voulaient pas y croire.</p>
</li>
</ul>
<p>Une semaine après cette déposition, le 14 août 2012, la juge américaine en charge de la plainte contre Optimal classait le dossier, estimant que les griefs devaient être tranchés non pas par sa cour, mais par la justice genevoise. Le procès-verbal de Bernie Madoff, lui, est tout simplement resté scellé dans les archives du tribunal de New York.</p>
<p>Quatre ans plus tard, le procureur Marc Tappolet vient seulement de mettre la main dessus, dans la dernière ligne droite de son enquête, au hasard d’une procédure parallèle intentée par les parties civiles. Selon une source proche du dossier, le dépôt d’actes d’accusation contre les associés d’Aurelia et d’Optimal ne serait cette fois plus qu’une «question de semaines».</p>
<p>Découvrant les propos du maître et les jugeant «sortis de leur contexte», un des associés d’Aurelia s’interroge: «Quelle crédibilité peut-on donner aux déclarations de M. Madoff, le plus grand escroc du siècle? Nous contestons notre responsabilité et continuerons de nous battre, comme nous le faisons depuis bientôt sept ans.» L’avocat de Manuel Echeverria, Saverio Lembo, assure que son client se battra lui aussi «jusqu’au bout pour établir qu’il ne savait rien de la fraude, ni n’a accepté une telle éventualité».</p>]]></content:encoded>
    </item>
    <item>
      <title>Quand l&#x27;ambassadeur volait au secours des associés de Pictet</title>
      <link>https://francoispilet.net/quand-lambassadeur-volait-au-secours-des-associes-de-pictet/</link>
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      <pubDate>Wed, 08 Apr 2015 17:26:02 GMT</pubDate>
      <description><![CDATA[Un client réclame 108 millions $ à Pictet après la fraude de Brian Callahan. L'ambassadeur de Suisse est intervenu auprès d'un juge en Floride.]]></description>
      <content:encoded><![CDATA[<p><em>Attaqués à titre personnel, les dirigeants de la banque privée ont obtenu le soutien d&rsquo;un diplomate suisse devant un tribunal de Floride. Un ancien client réclame son argent volé.</em></p>
<p>*
Sur la même affaire:
<a href="http://www.francoispilet.net/gerant-pour-pictet-brian-callahan-a-siphonne-les-millions-de-ses-clients/">Gérant pour Pictet, Brian Callahan a siphonné les millions de ses clients</a>
<a href="http://www.francoispilet.net/les-cordish-attaquent-pictet/">Les Cordish de Baltimore attaquent Pictet &amp; Cie</a>*</p>
<p><em>Cet article est paru dans <a href="http://www.hebdo.ch">L&rsquo;Hebdo</a> du 8 avril 2015.</em></p>
<p>A 58 ans, Jerry Ostry est un homme ruiné et malade.</p>
<p>Parti des ganglions, son cancer s’étend peu à peu. Le traitement l’empêche de bouger normalement les doigts, et il s’excuse pour les coupures au téléphone. Son iPhone lui glisse si souvent des mains qu’il l’a équipé d’une coque étanche. «Mon dernier scanner n’était pas trop mal, se rassure ce père de deux enfants de 8 ans. Je surmonterai cette épreuve, comme les autres sur mon chemin.»</p>
<figure><img src="/images/jerryostry1-174x300.jpg" alt="Jerry Ostry"><figcaption>Jerry Ostry</figcaption></figure>

<p>Sa voix le dit aussi clairement que ses mots: Jerry se battra jusqu’au bout. Y compris dans le litige qui l’oppose à la banque privée Pictet &amp; Cie. Il a engagé le meilleur avocat qu’il pouvait s’offrir, d’un tout petit cabinet de Miami.</p>
<p>Jerry veut qu’on lui rende l’argent qui lui a été volé, et il n’y va pas de main morte. L’an dernier, l’établissement genevois a dû solliciter l’aide du Département fédéral des affaires étrangères pour tenter de se sortir de ce pétrin.</p>
<p>L’Américain accuse la banque d’avoir volontairement fermé les yeux sur les activités d’un de ses gérants indépendants, Brian Callahan. L’escroc a puisé plus de 100 millions de dollars dans les comptes des clients de Pictet, de 2010 à 2012, pour s’acheter des voitures de luxe et renflouer l’hôtel qu’il détenait avec son beau-frère.</p>
<p>Jerry Ostry a perdu un montant à sept chiffres dans l’embrouille. En septembre 2013, il s’est lancé dans un bras de fer judiciaire contre les associés de la banque privée, à savoir Jacques de Saussure, Renaud de Planta, Nicolas Pictet, Philippe Bertherat, Jean-François Demole, Rémy Best, Bertrand Demole, et Marc Pictet.</p>
<p>Il leur réclame 108 millions de dollars de dommages, à titre personnel.</p>
<p>Les dirigeants de Pictet avaient renoncé à leur statut particulier d&rsquo;associés «indéfiniment responsables» huit mois plus tôt. Seulement voilà: les faits qui sont reprochés à la banque dans cette affaire remontent au moins à 2009.</p>
<p>La procédure intentée par Jerry Ostry en Floride avance à grands pas. Fin février, la Cour a autorisé l’envoi d’une demande d’entraide internationale à la justice genevoise. Le tribunal souhaite obtenir les documents et la correspondance interne de la banque concernant Callahan.</p>
<p>Pictet avait résisté à ces demandes jusque-là, mais elle devra cette fois s’y plier.</p>
<p>Les questions soulevées par Jerry Ostry méritent en effet des réponses. Pendant près de deux ans, la banque a envoyé des relevés de comptes à son client en lui assurant que ses fonds étaient bien au chaud dans ses coffres, et qu’ils faisaient même des petits. Sauf qu’en réalité Callahan les avait déjà siphonnés.</p>
<p>Comment l’aigrefin a-t-il réalisé ce tour de force?</p>
<p>Il y a plus surprenant encore. Il s’avère que le gérant de fortune de 44 ans formé chez Credit Suisse avait été radié à vie de la profession, en 2009, à la suite d’une précédente entourloupe. L’avis de sa radiation était librement consultable sur l’internet.</p>
<p>Ce qui n’a pas empêché Pictet de lui confier un mandat de gérant externe, de le laisser placer l’argent de ses clients dans un fonds qu’il contrôlait lui-même via des sociétés offshore, et finalement d’y puiser 100 millions incognito. Comment expliquer une telle succession de bourdes?</p>
<p>Jusqu’ici, la banque a refusé de transmettre au tribunal les documents internes qui auraient pu répondre à ces questions. La situation est devenue si tendue, l’été dernier, que l’ambassadeur de Suisse aux Etats-Unis, Manuel Sager, est intervenu dans la procédure. «Ce courrier cherche à éviter un conflit entre les lois des Etats-Unis et de la Suisse», indiquait le diplomate dans une lettre adressée au juge.</p>
<p>Passé les politesses, le ton se faisait menaçant. «Une tentative unilatérale d’un tribunal américain de forcer la remise de documents depuis la Suisse sans le consentement des autorités helvétiques serait considérée comme une violation de la souveraineté», prévenait Manuel Sager.</p>
<p><em>Dans le viseur</em></p>
<p>Cette intrusion du gouvernement suisse dans un litige privé est d’autant plus étonnante qu’elle intervient dans un contexte très délicat.</p>
<p>Une centaine d’établissements suisses négocient actuellement l’amende qu’ils devront verser aux autorités américaines pour solder des décennies de fraude fiscale. La banque BSI a ouvert le bal le 30 mars en versant 211 millions de dollars.</p>
<p>Pictet fait partie de la catégorie la plus exposée, puisque la banque était déjà dans le viseur des autorités américaines avant la signature de l’accord sur le règlement du passé. Elle ne pourra donc pas en profiter, et devra régler sa situation individuellement face au Département de la justice.</p>
<p>Pire: l’intervention peu diplomatique de Manuel Sager dans cette affaire de fraude pourrait être mal perçue du côté américain. D’autant que Pictet semble jouer de malchance.</p>
<p>La procureure du Département de la justice qui avait mené l’enquête et obtenu la condamnation de Brian Callahan, Loretta Lynch, a été nommée au poste de ministre de la Justice par Barack Obama, en novembre dernier, pour succéder à Eric Holder. La lettre de l’ambassadeur Sager au juge de Floride était arrivée trois mois plus tôt, au moment même où Loretta Lynch obtenait la condamnation de Brian Callahan.</p>
<p>Durant le procès, la procureure avait adressé son soutien aux investisseurs ruinés dans la fraude.</p>
<p>Résultat des courses: si la nomination de Loretta Lynch est confirmée par le Sénat d’ici là, Pictet pourrait avoir à régler son dossier fiscal face à une ministre de la Justice qui connaît tous les dessous d’une affaire de fraude dans laquelle la banque n’a pas le beau rôle. Tout en donnant l’impression de se réfugier derrière le gouvernement suisse à la première occasion.</p>
<p>Le genre d’attitude qui passe mal outre-Atlantique.</p>
<p>De son côté, Jerry Ostry se réjouit de voir son affaire prise au sérieux par le tribunal de Floride. Mais il n’a pas de mots assez durs pour décrire l’attitude des autorités suisses dans cette affaire. La victime de Brian Callahan estime que la justice et les régulateurs helvétiques ont tout fait pour étouffer les enquêtes contre Pictet.</p>
<p>Il est difficile de lui donner tort.</p>
<p>Avant de porter plainte en Floride, Jerry Ostry s’était adressé à l’ombudsman des banques. Le préposé s’était renseigné auprès de Pictet, et avait finalement répondu qu’il ne pouvait rien faire.</p>
<p>Un autre groupe de victimes de Callahan, la richissime famille Cordish de Baltimore, a choisi d’attaquer la banque en Suisse. Une plainte pénale pour fraude et gestion déloyale a été déposée en mars 2014. L’enquête confiée au procureur Johan Droz avance lentement.</p>
<p>Les Cordish s’étaient adressés à la Finma en février 2014, pour demander si le régulateur allait ouvrir sa propre enquête. Un an plus tard, pas de réponse. Les Cordish ont relancé l’autorité, en février dernier, en s’adressant cette fois au directeur, Mark Branson.</p>
<p>«Nous n’avons pas besoin de vous rappeler que, par le passé, les autorités suisses ont déjà été amenées à intervenir sur des agissements qui auraient pu être empêchés par une action appropriée, prévient la famille dans le courrier. Les Etats-Unis enquêtent sur cette affaire, et il serait regrettable que la Suisse soit seule à ne pas agir.»</p>
<p>La Finma et le Ministère public genevois n’ont pas souhaité faire de commentaires. La banque Pictet se dit «plus que jamais confiante» quant à l’issue de ces procédures.</p>]]></content:encoded>
    </item>
    <item>
      <title>Une restitution très fumeuse</title>
      <link>https://francoispilet.net/abacha-une-restitution-tres-fumeuse/</link>
      <guid isPermaLink="true">https://francoispilet.net/abacha-une-restitution-tres-fumeuse/</guid>
      <pubDate>Thu, 26 Mar 2015 17:52:20 GMT</pubDate>
      <description><![CDATA[La justice genevoise a libéré des fonds Abacha vers le Nigeria sans le monitoring promis de la Banque mondiale, profitant aux avocats.]]></description>
      <content:encoded><![CDATA[<p><em>La justice genevoise avait promis que le retour des fonds Abacha au Nigeria serait supervisé par la Banque mondiale. Rien n’a été fait, et les avocats ont déjà puisé dans le pactole.</em></p>
<p>Cet article a été publié dans <a href="http://www.hebdo.ch/hebdo/cadrages/detail/gen%C3%A8ve-fonds-abacha-une-restitution-tr%C3%A8s-fumeuse">L&rsquo;Hebdo</a> du 26 mars 2015.</p>
<p>C’était une petite phrase dans <a href="http://www.francoispilet.net/la-justice-genevois-clot-le-dossier-abacha-en-catimini/">l’accord confidentiel</a> avalisé par la justice genevoise, en décembre dernier, qui réglait la restitution au Nigeria de centaines de millions de dollars confisqués à l’ancien dictateur nigérian Sani Abacha.</p>
<p>«L’usage des fonds transférés fera l’objet d’un monitoring de la Banque mondiale», affirmait le parquet.</p>
<p>Cette précaution a servi de justification face aux critiques, après la révélation des dessous de l’accord par L’Hebdo le 17 mars dernier. Le Ministère public était accusé d’avoir agi en catimini, en ignorant les standards internationaux de restitution des biens mal acquis. Le jour même de la publication de l’article, le parquet répétait toute l’importance qu’avait à ses yeux l’intervention de la Banque mondiale.</p>
<p>Personne n’en doute: une telle supervision est loin d’être superflue.</p>
<p>La Suisse avait déjà été épinglée lors du retour d’une première partie des fonds Abacha, en 2005. Décrite à l’époque comme «exemplaire» par le conseiller fédéral Moritz Leuenberger, la restitution s’était en fait mal passée. Une bonne partie des 700 millions censés revenir au peuple nigérian avait disparu dans les méandres de l’administration nigériane.</p>
<p><em>Bis repetita?</em></p>
<p>La Suisse fera-t-elle mieux aujourd’hui? Un fait permet déjà d’en douter: près de trois mois après la signature de l’accord, ce fameux monitoring n’a toujours pas été mis en place.</p>
<p>Aucun contact à ce sujet n’a encore été pris entre le Nigeria et la Banque mondiale, comme le confirme un porte-parole de l’institution de Washington.</p>
<p>Pire: malgré cette absence de supervision, le pactole a déjà été ponctionné, avec l’aval du parquet genevois. Avant même l’intervention de la Banque mondiale dans ce dossier, les avocats du Nigeria et de la famille Abacha <a href="http://www.francoispilet.net/fonds-abacha-le-pactole-des-avocats/">ont touché</a> 7% d’honoraires sur une première tranche de 650 millions de dollars bloqués au Liechtenstein et au Luxembourg.</p>
<p>Comme l’a révélé L’Hebdo la semaine dernière, le défenseur du Nigeria, Enrico Monfrini, a perçu 24 millions de dollars.</p>
<p>L’avocat et conseiller national PLR Christian Lüscher, qui défendait le fils du dictateur, a touché 1,8 million. Il a également rétrocédé une quinzaine de millions qu’il avait perçus à d’autres avocats de la famille Abacha à Londres, à Vaduz et à Abuja.</p>
<p>Les 380 millions bloqués par la justice genevoise le resteront tant que le monitoring de la Banque mondiale ne sera pas en place, explique le porte-parole du Ministère public.</p>
<p>Ce dernier admet toutefois qu’une partie des fonds a déjà été libérée, à la demande des autorités nigérianes. Notamment pour payer les avocats. Au moins 40 millions de dollars se sont ainsi évaporés, en l’absence de supervision indépendante.</p>
<p>Car les rouages de l’institution de Washington ne se sont toujours pas mis en route. «La Banque mondiale salue le retour de ces fonds au Nigeria et est heureuse de participer à ce nouvel exemple de restitution de biens mal acquis à son juste propriétaire», entonne son porte-parole «senior», Richard Miron.</p>
<p>Il reconnaît qu’à ce jour, la Banque mondiale «anticipe» toujours «une prise de contact dans ce but». La supervision devrait être confiée à la Stolen Assets Recovery Initiative (StAR), une organisation conjointe de la Banque mondiale et des Nations Unies.</p>
<p>Mais les détails de l’opération restent flous. «L’engagement de la StAR varie de cas en cas, poursuit Richard Miron. Parfois, nous ne sommes impliqués à aucun stade de la restitution entre le pays d’origine des fonds et le centre financier qui les a confisqués. Dans d’autres, nous intervenons à des degrés divers, à différentes étapes», explique Richard Miron.</p>
<p><em>«Mascarade»</em></p>
<p>Malgré de nombreux échanges de courriels, le porte-parole n’a pas été en mesure de confirmer le montant exact des fonds confiés à la supervision de l’institution.</p>
<p>Ces tergiversations inquiètent la Déclaration de Berne, qui en vient même à douter de l’existence réelle d’un accord avec la Banque mondiale. «A notre avis, les conditions d’une restitution ne sont pas remplies», tranche Olivier Longchamp, spécialiste du dossier au sein de l’ONG.</p>
<p>Le conseiller national socialiste Carlo Sommaruga juge «qu’en l’état tout laisse penser que le prétendu monitoring de la Banque mondiale n’est qu’une mascarade pour donner un semblant de moralité au volet financier d’un deal politique entre les autorités nigérianes actuelles et le clan Abacha. Le peuple nigérian peut toujours attendre. Je suis surpris que le procureur général genevois ait avalisé l’accord dans de telles conditions.»</p>]]></content:encoded>
    </item>
    <item>
      <title>La justice genevoise clôt le dossier Abacha en catimini</title>
      <link>https://francoispilet.net/la-justice-genevois-clot-le-dossier-abacha-en-catimini/</link>
      <guid isPermaLink="true">https://francoispilet.net/la-justice-genevois-clot-le-dossier-abacha-en-catimini/</guid>
      <pubDate>Thu, 19 Mar 2015 16:56:44 GMT</pubDate>
      <description><![CDATA[La justice genevoise a conclu un accord confidentiel pour restituer 1 milliard de dollars au Nigeria, classant l'affaire Abba Abacha en échange.]]></description>
      <content:encoded><![CDATA[<p><em>Un accord confidentiel scelle la restitution de plus de 1 milliard de dollars détournés par le dictateur Sani Abacha.</em></p>
<p><em>Cet article est paru dans <a href="http://www.hebdo.ch/les-blogs/la-r%C3%A9daction-en-ligne/la-justice-genevoise-cl%C3%B4t-l%E2%80%99affaire-abacha-en-catimini">L&rsquo;Hebdo</a> le 19 mars 2015.</em></p>
<p><em>Par <a href="http://mariemaurisse.net/">Marie Maurisse</a> et François Pilet</em></p>
<p>Derrière les hautes vitres du Ministère public genevois, chaque jour s’impriment, se signent et se tamponnent des dizaines de documents. Tous ne passent pas nécessairement sous les voûtes du Palais de justice: certains accords, hautement confidentiels, échappent au regard du pouvoir judiciaire.</p>
<p>Scellés directement entre les parties adverses, ils mettent fin aux procédures officielles pour convenir d’un discret arrangement, dont les termes sont convenus dans la plus stricte discrétion.</p>
<p>Si ces méthodes sont fréquentes en droit civil, il arrive aussi qu’elles s’appliquent à des affaires pénales d’une grande ampleur, à la portée internationale.</p>
<p>C’est le cas d’un accord signé le 7 juillet dernier. Ce document, avalisé par le procureur général genevois, Olivier Jornot, qui n’aurait jamais dû être rendu public, détaille les conditions de la restitution au Nigeria de plus de 1 milliard de dollars pillés par son dictateur. Ces fonds sont actuellement bloqués par les autorités suisses et américaines sur des comptes au Liechtenstein, au Luxembourg, à Jersey, en France et en Grande-Bretagne.</p>
<p>En seulement cinq ans de règne, entre 1993 et 1998, le général Sani Abacha a réussi à étouffer l’économie nigériane, à exploser la dette publique et à instaurer un climat de terreur en pendant ses opposants haut et court. Il a aussi ponctionné près de 2,4 milliards de dollars dans les caisses de l’Etat et les a cachés, notamment en Suisse, par le truchement de montages financiers.</p>
<p>Depuis dix-sept ans, une bonne partie de cet argent a été rendue au gouvernement d’Abuja. Mais plus de 1 milliard de francs restent encore bloqués dans un labyrinthe de sociétés offshore. C’est cet argent qu’il s’agit de rendre au peuple nigérian.</p>
<p>Pour ce faire, la justice genevoise a préféré un règlement à l’amiable, confidentiel, plutôt qu’un long procès public. Pour l’avocat français William Bourdon, spécialiste des biens mal acquis, «une restitution en catimini est inacceptable. Il s’agit d’argent public, donc les citoyens devraient avoir accès à l’information. Sans quoi cela ne peut que nourrir le soupçon sur des concessions qui pourraient être anormales, excessives, et sur des avantages indirects, ou directs, tirés par certains.»</p>
<p>Pour débloquer cet argent, la justice genevoise a dû abandonner toute poursuite contre un des fils du dictateur, Abba Abacha, soupçonné d’avoir orchestré le blanchiment du magot volé par son père. Le Ministère public cantonal l’a fait condamner par deux fois, mais ses décisions ont été cassées en appel.</p>
<p>Echaudé, le parquet a finalement préféré classer l’affaire en échange de la restitution des fonds au Nigeria. Dans son ordonnance de classement signée le 12 février, dont L’Hebdo a obtenu copie, le procureur général Olivier Jornot estimait que «tout bien pesé (&hellip;) l’intérêt au rapatriement des fonds l’emportait sur la condamnation d’Abba Abacha».</p>
<p><em>70 millions de dollars en honoraires</em></p>
<p>Cet accord s’appuie sur une annexe, elle aussi confidentielle, qui règle les conditions de la restitution des fonds. Ce repatriation agreement (accord de rapatriement) rédigé en anglais, dont L’Hebdo a également obtenu copie, détaille la marche à suivre pour que les avoirs Abacha soient rendus à l’Etat nigérian.</p>
<p>Les fonds en question atteignent 650 millions de dollars, bloqués au Liechtenstein et au Luxembourg. A cela s’ajoutent encore 480 millions de dollars saisis sur ordre de la justice américaine en août 2014 dans une kyrielle d’établissements financiers à Jersey, en France et à Londres.</p>
<p>Dans son article 5, le document détaille les «honoraires professionnels» que se <a href="http://www.francoispilet.net/fonds-abacha-le-pactole-des-avocats/">partageront les avocats</a> des parties, soit ceux de l’Etat du Nigeria et ceux d’Abba Abacha. Les choses y sont dites simplement, dans ce langage très clair qui caractérise le droit anglophone.</p>
<p>«La République fédérale du Nigeria devra payer Christian Lüscher de CMS von Erlach Poncet SA 2,8% (avec un plafond de 28 millions) des sommes rapatriées.» Enrico Monfrini, l’avocat du Nigeria, touchera quant à lui 4%, plus une rémunération forfaitaire de 5 millions de dollars pour les poursuites intentées contre la banque M.M. Warburg &amp; CO. au Luxembourg.</p>
<p>L’accord précise que ces honoraires seront calculés sur «tous les montants rapatriés ou transférés au Nigeria, qu’ils soient versés sur le compte de l’Etat nigérian auprès de la Banque des règlements internationaux (BRI) à Bâle, ou qu’ils soient alloués, en liquide ou sous toute autre forme, au bénéfice du Nigeria ou de son peuple».</p>
<p>Tout est allé très vite: entre juin 2014 et mars 2015, 650 millions de dollars ont été rendus au Nigeria au titre de l’accord de restitution. L’étude CMS von Erlach Poncet de Christian Lüscher a déjà touché environ 17 millions de francs, qui seront rétrocédés à d’autres cabinets d’avocats ayant œuvré à la défense de la famille Abacha.</p>
<p>L’avocat du Nigeria Enrico Monfrini a perçu sa part d’environ 24 millions. Ces honoraires pourraient encore être augmentés au prorata si les Etats-Unis venaient à débloquer les 480 millions de dollars qu’ils ont euxmêmes séquestrés.</p>
<p>Sur le total de 1,1 milliard de francs, les rétributions touchées par les avocats du Nigeria et de la famille Abacha pourraient ainsi dépasser les 70 millions de dollars, soit environ 7% des fonds restitués, ce qui est élevé comparé aux standards internationaux.</p>
<p>Une convention de l’ONU de 2003 sur la rétrocession de fonds issus de la corruption indique que les Etats qui conduisent les investigations peuvent garder une part «raisonnable», estimée à environ 2%, pour couvrir leurs frais.</p>
<p><em>«Ni vu, ni connu&hellip;»</em></p>
<p>D’un point de vue politique, cet accord signé en catimini fait grincer des dents à Berne. Les autorités fédérales assurent qu’elles n’étaient même pas au courant de ces négociations.</p>
<p>«Nous n’avons été informés de cet accord que par un appel du Luxembourg à ce sujet, s’étrangle un fonctionnaire du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE). C’est tout de même étonnant, après quinze ans de collaboration étroite, que la justice genevoise nous ait tenus à l’écart! C’est l’image de la Suisse qui est en jeu. Que nous cache-t-on?»</p>
<p>Au sein de la Déclaration de Berne, Olivier Longchamp est estomaqué par cette fin en queue de poisson. «Ni vu, ni connu&hellip; Voilà qui prouve que les mécanismes d’entraide internationale en matière pénale ne fonctionnent pas, estime le spécialiste de l’ONG, qui suit le dossier Abacha depuis le début. Cet accord est presque une incitation à cacher de l’argent en Suisse: même s’il est bloqué, ceux qui l’ont détourné ne seront pas condamnés.»</p>
<p><em>Des doutes sur le principe</em></p>
<p>Olivier Longchamp doute de la bonne allocation de ces fonds. «En 2005, une partie substantielle des sommes qui avaient été rendues par la Suisse à la République nigériane avaient disparu dans les méandres du Trésor nigérian, se souvient-il. Ce risque ne peut être exclu dans la situation actuelle.»</p>
<p>Comme de nombreux autres spécialistes, il souhaite que les populations civiles soient impliquées dans les procédures de restitution des biens mal acquis. Au Nigeria, l’Etat n’a toujours pas rendu public l’accord passé avec les héritiers de son ex-dictateur.</p>
<p>En 2006, le Département fédéral des affaires étrangères avait pris l’engagement de «poursuivre (&hellip;) une politique visant à restituer les fonds de potentats si possible rapidement, dans leur intégralité, en toute transparence et en toute lisibilité».</p>
<p>Le procureur général genevois, Olivier Jornot, n’a pas répondu à nos demandes d’entretien. Informé de la parution d’un article dans L’Hebdo, le parquet a soudain publié un bref communiqué, mardi 17 mars, précisant que la restitution des fonds serait opérée sous la supervision de la Banque mondiale.</p>]]></content:encoded>
    </item>
    <item>
      <title>L’étrange gymnastique de Christian Lüscher</title>
      <link>https://francoispilet.net/letrange-gymnastique-de-christian-luscher/</link>
      <guid isPermaLink="true">https://francoispilet.net/letrange-gymnastique-de-christian-luscher/</guid>
      <pubDate>Thu, 19 Mar 2015 16:18:23 GMT</pubDate>
      <description><![CDATA[Le conseiller national Christian Lüscher est soupçonné de conflit d'intérêts pour avoir défendu le fils du général Abacha tout en siégeant à Berne.]]></description>
      <content:encoded><![CDATA[<p><em>Comme avocat, il défend les intérêts de son client, le fils du général Abacha. A Berne, il débat de la meilleure manière de rendre les millions volés aux populations lésées. Pour certains élus, la double vie du conseiller national libéral-radical genevois Christian Lüscher s’apparente à un conflit d’intérêts.</em></p>
<p><em>Cet article est paru dans <a href="http://www.hebdo.ch/les-blogs/la-r%C3%A9daction-en-ligne/la-justice-genevoise-cl%C3%B4t-l%E2%80%99affaire-abacha-en-catimini">L’Hebdo</a> le 19 mars 2015.</em></p>
<p><em>Par <a href="http://mariemaurisse.net/">Marie Maurisse</a> et François Pilet</em></p>
<p>Un pied à Abuja, l’autre à Berne. Depuis fin 2011, Christian Lüscher est l’avocat d’Abba Abacha, poursuivi par le Ministère public genevois pour participation à une organisation criminelle.</p>
<p>En tant qu’homme de droit, il se bat pour défendre son client, accusé d’avoir récupéré «des sommes considérables pouvant provenir de crimes commis au Nigeria» et dissimulé ces sommes notamment sur des comptes en Suisse.</p>
<p>Mais entre deux voyages au Nigeria, l’avocat change de casquette: Christian Lüscher, conseiller national libéralradical, vice-président de son parti, se transforme en politicien.</p>
<p>Parmi ses activités à Berne, il siège à la Commission des affaires juridiques et à la Commission de politique extérieure. Toutes deux sont notamment impliquées dans la révision de la «Lex Duvalier», qui s’intéresse à la restitution des avoirs des potentats.</p>
<p>Les 19 et 20 février dernier, la Commission des affaires juridiques se penchait justement sur une révision de cette loi. A quelles conditions faut-il bloquer les millions des dictateurs? A partir de quand la Confédération doit-elle rendre ces millions à l’Etat en question? De quelles garanties a-t-elle besoin pour être sûre qu’ils ne seront pas récupérés par d’autres tyrans?</p>
<p>Christian Lüscher a participé aux auditions. Mais il n’a pas précisé, en préambule à la séance, qu’il défendait Abba Abacha. Encore moins qu’il avait signé un accord avec l’Etat du Nigeria et que son étude allait recevoir plus de 1 million de francs d’honoraires dans ce dossier.</p>
<p>Selon nos informations, il n’a pas souligné non plus que la justice genevoise avait avalisé cet accord et mis fin aux procédures contre son client en émettant une ordonnance de classement en décembre 2014, soit quelques semaines à peine avant la séance.</p>
<p>Quant à l’autre commission, celle de politique extérieure, elle aurait pu être intéressée par la signature de cet accord, dans la mesure où elle se charge notamment des «relations avec d’autres Etats».</p>
<p>Christian Lüscher, en tant que membre de cette commission, pourrait être appelé à se prononcer sur des collaborations avec le gouvernement d’Abuja&hellip; tout en ayant, en toute confidentialité, négocié avec le ministre nigérian de la Justice pour passer l’éponge sur les actes reprochés à son client.</p>
<p>La situation semble cornélienne. En vérité, ce n’est pas le métier de Christian Lüscher qui pose problème: dans un parlement de milice, les élus, dont de nombreux avocats, jouissent des revenus de leur propre profession.</p>
<p>Mais le système, basé sur la confiance, fait qu’il revient à ces élus d’être très clairs sur leurs activités annexes, afin qu’elles n’interfèrent pas avec leur fonction à Berne.</p>
<p>«La moindre des choses, ce serait que Christian Lüscher mette sur la table son mandat devant la Commission des affaires juridiques et fasse preuve de retenue sur le sujet de la restitution des avoirs, estime le conseiller national socialiste Jean Christophe Schwaab, qui siège aussi dans cette commission. Il y a un risque de conflit d’intérêts assez évident!»</p>
<p>«Non, contredit son collègue UDC Yves Nidegger. La loi sur laquelle nous travaillons au sein de la Commission des affaires juridiques prendra effet dans le futur, donc elle ne s’applique pas à l’accord dont il est question.»</p>
<p>Malgré tout, le socialiste Carlo Sommaruga se dit «profondément choqué»: «On peut donc, en Suisse, avoir des comportements amoraux qui sont tout à fait conformes aux lois. Ce qu’on aurait pu attendre au minimum de Christian Lüscher, c’est qu’il se fasse remplacer en commission et n’assiste pas du tout aux débats en plénière.»</p>
<p>Christian Lüscher se défend de tout conflit d’intérêts, et assure avoir informé ses collègues de son mandat.</p>
<p>«C’est la première chose que j’ai dite, assure-t-il. J’ai spontanément annoncé ce mandat lorsque nous avons commencé de discuter l’entrée en matière sur la révision, à laquelle j’étais favorable.»</p>
<p>Nos recherches montrent que Christian Lüscher avait effectivement évoqué un mandat lors de la séance de la Commission de politique extérieure, le 1er juillet 2014, lors de laquelle il s’exprimait d’ailleurs au nom du groupe libéral-radical dans son ensemble.</p>
<p>Il n’avait toutefois pas explicitement mentionné le Nigeria, indiquant seulement qu’«en tant qu’avocat», il défendait «des affaires impliquant des pays et des noms qui ont été cités».</p>
<p>Il n’a en revanche plus évoqué ces relations – et encore moins sa rémunération – lors de la séance de la Commission juridique sur la révision de la loi, en février dernier.</p>]]></content:encoded>
    </item>
    <item>
      <title>Fonds Abacha: le pactole des avocats</title>
      <link>https://francoispilet.net/fonds-abacha-le-pactole-des-avocats/</link>
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      <pubDate>Thu, 19 Mar 2015 15:10:29 GMT</pubDate>
      <description><![CDATA[La justice genevoise valide le rapatriement de 1,1 milliard de dollars des fonds Abacha, profitant aux avocats qui se partagent des millions.]]></description>
      <content:encoded><![CDATA[<p><em>L&rsquo;accord scellé par la justice genevoise permet aux avocats du Nigeria et de la famille Abacha de se partager des dizaines de millions de francs.</em></p>
<p>*Cet article est paru dans <a href="http://www.hebdo.ch/les-blogs/la-r%C3%A9daction-en-ligne/la-justice-genevoise-cl%C3%B4t-l%E2%80%99affaire-abacha-en-catimini">L’Hebdo</a> le 19 mars 2015. Photo: l&rsquo;avocat du Nigéria, Enrico Monfrini.
*</p>
<p><em>Par <a href="http://mariemaurisse.net/">Marie Maurisse</a> et François Pilet</em></p>
<p>L’accord confidentiel de «rapatriement» <a href="http://www.francoispilet.net/la-justice-genevois-clot-le-dossier-abacha-en-catimini/">validé par la justice genevoise</a> porte sur 1,1 milliard de dollars. Sur ce montant, 480 millions sont encore bloqués par les autorités américaines. Le reste des fonds, 650 millions, se partage entre le Liechtenstein (rendus en juin 2014) et le Luxembourg (mars 2015).</p>
<p>Sur ces 650 millions, l’étude genevoise CMS von Erlach Poncet a déjà touché près de 17 millions de francs au titre de l’accord qui lui attribue 2,8% des sommes restituées. Il s’avère, de source judiciaire, que le cabinet genevois a rétrocédé plus de 70% de ce montant à l’étude britannique Byrne and Partners, qui défend les Abacha depuis quinze ans, et à l’avocat nigérian d’Abba Abacha, Abdullahi Haruna.</p>
<p>Le cabinet Seeger, Frick &amp; Partner du Liechtenstein a perçu un peu plus de 1 million de francs.</p>
<p>Les études genevoises qui se sont succédé pour défendre la famille, soit l’étude de Bruno de Preux et CMS von Erlach Poncet, se partagent le solde, soit environ 1,5 million de francs pour la première et 1,8 million pour la seconde.</p>
<p>Christian Lüscher, qui défend le fils du dictateur depuis décembre 2011, estime cette rétribution «tout à fait justifiée au vu du résultat». La réponse est identique chez son confrère, le défenseur du Nigeria Enrico Monfrini.</p>
<p>Même si, avec 4% des montants restitués, ce dernier s’arroge une part bien plus importante du gâteau. Son étude a déjà perçu 24 millions de dollars. «Le premier à s’en réjouir est le percepteur», tempère l’avocat.</p>
<p>Une fois déduits les frais engagés et les honoraires de ses partenaires, il estime son revenu net à environ 5 millions de francs.</p>
<p>«Les gens n’imaginent pas le travail colossal qu’a représenté la traque des milliards pillés par le clan Abacha, explique-t-il. Les frais engendrés par une telle affaire sont considérables. Depuis septembre 1999, il n’y a pas un jour où notre cabinet n’a pas travaillé sur ce dossier. Cela ne me dérange pas du tout qu’on dise combien je touche.»</p>]]></content:encoded>
    </item>
    <item>
      <title>Carlos Hank Rhon, l&#x27;intouchable</title>
      <link>https://francoispilet.net/carlos-hank-rhon-lintouchable/</link>
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      <pubDate>Thu, 12 Feb 2015 17:33:36 GMT</pubDate>
      <description><![CDATA[Carlos Hank Rhon, homme d'affaires mexicain lié aux Salinas, détenait 180 millions de dollars chez HSBC Suisse selon les révélations des Swissleaks.]]></description>
      <content:encoded><![CDATA[<p><em>Le renseignement américain l’avait décrit comme une «menace criminelle». En Suisse, il était au cœur de l’affaire des fonds Salinas. SwissLeaks révèle que, en 2007, l’homme d’affaires mexicain disposait de 180 millions de dollars chez HSBC.</em></p>
<p><em>Cet article a été publié dans <a href="http://www.hebdo.ch/hebdo/cadrages/detail/swissleaks-carlos-hank-rhon-fraudeurs-narcodollars-cash-coke-diamants-arme">L&rsquo;Hebdo</a> du 12 février 2015.</em></p>
<p><em>Par François Pilet et <a href="http://mariemaurisse.net/">Marie Maurisse</a></em>
<em>Image: Carlos Hank Rhon (devant, au centre) et son fils Carlos Hank González jr. (à gauche), le 9 décembre 2013 lors de la cérémonie d’ouverture de la Bourse de Mexico. © Susana Gonzalez / Bloomberg</em></p>
<p>Dans la salle pleine à craquer, les journalistes se tortillent sur leur chaise. En ce 20 octobre 1998, ils sont venus du monde entier en Suisse pour entendre les déclarations de la procureure fédérale Carla Del Ponte sur les fonds Salinas. Plus de 400 millions auraient été détournés entre 1989 et 1993 par Raúl Salinas, frère de l’ex-président du Mexique. Une partie du butin se trouve à Genève.</p>
<p>Pour Carla Del Ponte, c’est l’affaire du siècle. La Tessinoise s’éclaircit la voix, puis déclare: «L’abondance des indices et des preuves permet d’établir que les fonds d’un total de 114,4 millions de dollars découverts et bloqués en Suisse en 1995 proviennent du trafic de drogue.» L’argent provenait du sanguinaire cartel mexicain des Zetas. Les liens avec Salinas étaient accablants et la condamnation imminente…</p>
<p>En tête des suspects se trouve alors un dénommé Carlos Hank Rhon. Son visage affiche un sourire poli, mais le regard est glaçant. Ce puissant industriel connaît les Salinas depuis sa tendre jeunesse. Quand ceux-ci ont eu besoin d’un conseil financier, en janvier 1992, il n’hésite pas – entre amis, c’est tout naturel – à les présenter à sa banquière de longue date, Amy Elliott. Lors d’une audition devant le Sénat américain, en 1999, celle-ci se souvenait que Raúl Salinas «avait demandé que ses comptes soient structurés de la même manière» que ceux de son ami Carlos Hank Rhon.</p>
<p>Aussitôt dit, aussitôt fait. La méthode est reprise telle quelle par Citibank, qui lui ouvre des comptes dans sa filiale de Genève. «Il avait établi une société d’investissement pour abriter ses avoirs, expliquait Amy Elliott. Les actions de cette société étaient ensuite détenues par un trust.» Ce type de structure garantit la plus grande discrétion à son bénéficiaire. «C’était un montage financier très commun dans la banque privée internationale.» Carlos Hank Rhon, devenu l’architecte financier des Salinas, est ravi. Il en profite pour alimenter luimême, à hauteur de 9 millions de dollars, les comptes de son ami.</p>
<p>Face aux enquêteurs suisses venus l’interroger dans sa prison d’Almoloya fin 1995, Raúl Salinas déclarait: «Je suis vraiment reconnaissant que ces événements aient eu lieu en Suisse parce que j’ai confiance dans la législation helvétique.»</p>
<p>L’homme ne croyait pas si bien dire. Car, au final, l’opération Salinas fut un échec retentissant. Face au manque de collaboration des autorités mexicaines, la Suisse rend le dossier au Mexique en 2002. Raúl Salinas est finalement relâché. Quant à Carlos Hank Rhon, il échappe de justesse à un ordre d’arrestation émis contre lui par un juge mexicain en 2006. Il ne sera plus jamais inquiété.</p>
<p>Depuis lors, l’homme d’affaires se pose régulièrement à Genève à bord de son Gulfstream. A chaque fois, il utilise son splendide jet privé immatriculé à ses initiales, XA-CHR. Son dernier séjour a duré du 15 décembre au 2 janvier dernier.</p>
<p>Carlos Hank Rhon ne vient pas en Suisse que pour les Fêtes: il y possède aussi des intérêts financiers. Les Swissleaks, ces données bancaires dérobées par Hervé Falciani, obtenues par Le Monde et transmises au Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), révèlent aujourd’hui que, dès 2005 et jusqu’en 2007 au moins, le Mexicain possédait près de 180 millions de dollars à la banque HSBC Suisse.</p>
<p>Déjà vu</p>
<p>Le montage offre un air de déjà vu. La plus grosse partie du compte, 160 millions de dollars, a été placée au nom d’une société domiciliée à Singapour, HMEX Pte. Ltd., elle-même liée à trois trusts. Selon le registre des sociétés de Singapour, HMEX Pte. était toujours active le 8 août 2014.</p>
<p>Avec une fortune évaluée par Forbes à 2,4 milliards de dollars, Carlos Hank Rhon est à la tête d’un empire tentaculaire qui s’appuie sur un groupe financier fondé en 1992, Grupo Financiero Interacciones. Chez les Hank, le business est une affaire de famille. Le patriarche, Carlos Hank González, avait fait fortune dans l’immobilier tout en grimpant les échelons politiques au sein du Parti révolutionnaire institutionnel, le PRI, jusqu’à devenir maire de Mexico. Décédé en 2001, l’homme avait une formule favorite: «Un politicien pauvre est un pauvre politicien.»</p>
<p>Son fils aîné, Carlos Hank Rhon, ne fait pas de politique, mais des affaires. Et cela en toute discrétion. Ce n’est pas le cas de Jorge Hank Rhon, son excentrique de frère, dont le groupe Caliente possède des centres commerciaux et des salles de jeu. Dans son ranch de Tijuana, il organise souvent des fêtes somptueuses auxquelles sont régulièrement invités les frères Arellano Félix, barons du cartel de Tijuana.</p>
<p>On dit que, un jour, Jorge Hank Rhon tenta de faire entrer sa tigresse de Sibérie aux Etats-Unis… dans sa Mercedes. C’est cette légende qui inspirera les services de renseignement américains, en 1997, à l’heure d’ouvrir une enquête secrète sur les liens de la famille Hank Rhon avec les narcotrafiquants. Comme pour les Salinas avant eux, les preuves accumulées sur les Hank semblaient accablantes.</p>
<p>Plusieurs grands médias, dont le Washington Post, avaient obtenu le rapport: les Hank y étaient considérés par les autorités américaines comme une «menace criminelle significative». Le clan contreattaque immédiatement en démentant le rapport dans sa totalité. Forte d’un réseau puissant, y compris aux Etats-Unis, la dynastie Hank parvient à laver son nom. La ministre de la Justice en personne, Janet Reno, déclare en 1999 que les conclusions du rapport n’ont «jamais été adoptées comme des vues officielles». Dès ce moment, plus rien n’empêchait l’ascension des Hank.</p>
<p>Une passion pour le Texas</p>
<p>Un pan de leurs affaires reste toutefois très exposé: le secteur bancaire. Depuis des décennies, le clan cherche à étendre son influence au-delà du Río Grande, vers le sud du Texas. A la fin des années 90 déjà, Carlos Hank Rhon avait mis la main en douce sur la Laredo National Bank en usant d’une compagnie offshore. La stratégie – illégale – n’avait pas échappé à la Réserve fédérale américaine, qui lui infligeait en 2001 une amende de 40 millions de dollars.</p>
<p>Une autre banque contrôlée par la famille, le groupe Banorte, avait acheté l’Inter National Bank en 2006. Cet établissement a été à plusieurs reprises impliqué dans des cas de blanchiment. Comme celui du Mexicain Guillermo Flores Cordero, actuellement incarcéré à la prison texane de Corpus Christi, accusé d’avoir transféré de l’argent sale du cartel des Zetas aux Etats-Unis.</p>
<p>Sous étroite surveillance, les activités de la famille Hank aux Etats-Unis sont une nouvelle fois sanctionnées en janvier 2014. Une filiale du groupe Banorte écope d’une amende pour «système inadéquat de surveillance antiblanchiment».</p>
<p>Un ancien cadre de la banque assure que, à Genève, les 180 millions de Carlos Hank Rhon ont fait l’objet de toutes les vérifications possibles et imaginables. «Les gérants connaissaient ce compte par cœur, insiste-t-il. Nous étions conscients qu’un tel client pouvait présenter des risques et, croyez-moi, l’origine des fonds a été vérifiée cinquante fois.» En apprenant par L’Hebdo l’existence du compte de Carlos Hank Rhon chez HSBC, un des procureurs en charge de l’affaire Salinas est resté stupéfait. Avant de bredouiller: «Peut-être que toutes les règles ont été respectées… Mais c’est quand même fou.»</p>]]></content:encoded>
    </item>
    <item>
      <title>Monsieur Simon et l&#x27;abeille reine: des trafiquants au-dessus de tout soupçon</title>
      <link>https://francoispilet.net/monsieur-simon-et-labeille-reine-des-trafiquants-au-dessus-de-tout-soupcon/</link>
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      <pubDate>Thu, 12 Feb 2015 15:50:07 GMT</pubDate>
      <description><![CDATA[Enquête sur le blanchiment de millions de dollars de trafic d'ecstasy via HSBC Private Bank à Genève, impliquant des diamantaires et la DEA.]]></description>
      <content:encoded><![CDATA[<p><em>Dès 2002 et au moins jusqu’en 2007, HSBC Private Bank a été le théâtre d’une alliance entre des dealers d’ecstasy d’Atlanta et un trafiquant d’armes israélien, ex-fournisseur d’al-Qaida désigné comme blanchisseur de cartels mexicains.</em></p>
<p><em>Une version de cet article est paru dans <a href="http://www.hebdo.ch/hebdo/cadrages/detail/Swissleaks-jenny-nguyen-falciani-fraudeurs-narcodollars-cash-coke-diamants-arme">L&rsquo;Hebdo</a> du 12 février 2015 et dans Le Monde (<a href="http://www.francoispilet.net/wp-content/uploads/2015/04/20150305_QUO.pdf">pdf</a>) du 5 mars 2015. Une version anglaise est paru sur <a href="https://www.bellingcat.com/news/africa/2015/02/16/hsbc-and-shimon-yelinek-arms-drugs-diamonds-and-terrorism/">bellingcat.com</a>.</em></p>
<p><em>Par François Pilet, <a href="http://mariemaurisse.net/">Marie Maurisse</a> et <a href="https://www.bellingcat.com/author/aliaume-leroy/">Aliaume Leroy</a></em></p>
<p>Le jour baissait sur la banlieue d’Atlanta, ce lundi 22 mars 2004, quand la voiture de patrouille du sergent Sean Mahar s’arrêta au feu, juste derrière la Mercedes. Deux femmes aux longs cheveux noirs étaient assises à l’avant. La passagère portait sa ceinture, mais le policier pouvait observer celle de la conductrice qui pendait le long de la portière.</p>
<p>Lorsque la Mercedes reprit sa route vers le nord sur Buford Highway, le sergent Mahar resta dans son sillage. Après 200 mètres, il enclencha son gyrophare. La voiture tourna aussitôt à gauche sur le parking d’un supermarché asiatique, au coin de McClave Drive, et roula sur la première place libre.</p>
<p><img alt="Image" src="/images/Swissleaks-jenny-nguyen-falciani-fraudeurs-narcodollars-cash-coke-diamants-arme-3_1.jpg" />La conductrice présenta un permis au nom de Jenny Nguyen. La passagère parlait nerveusement au téléphone dans une langue que le sergent ne comprenait pas. Elle semblait chercher quelqu’un du regard. Le policier demanda l’autorisation de fouiller le véhicule.</p>
<p>Dans le coffre, les liasses de billets étaient soigneusement rangées dans deux cartons blancs et un sac en plastique, triées par coupures de 10, 20, 50 et 100 dollars, et attachées par des élastiques. Ce jour-là, la voiture de Jenny Nguyen contenait 414 870 dollars provenant de la distribution d’ecstasy dans les rues d’Atlanta par un gang vietnamien.</p>
<p>Lorsque le sergent Mahar stoppa leur course au coin de Buford et de McClave, les liasses étaient en partance pour les comptes 31241 et 14025 chez HSBC Private Bank, à Genève. Elles devaient y être envoyées, comme beaucoup d’autres avant elles, par dizaines de petits virements depuis des bureaux de transferts de fonds indépendants, comme An Chau Services ou HO Express.</p>
<p>Les données volées à la banque par l’informaticien Hervé Falciani, dont Le Monde et le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) ont obtenu copie, montrent que les comptes en question appartenaient à deux diamantaires: Anh Ngoc Ngyuen, alias «Lenny», établi à Toronto, et Alain Lesser, basé à Anvers, en Belgique.</p>
<p>Le premier collectait l’argent envoyé depuis Atlanta et achetait des diamants via le second. Les pierres étaient ensuite acheminées au Vietnam pour être remises à un individu appelé «Uncle Five».</p>
<p>Quelques jours après l’arrestation de Jenny Nguyen, les relevés des deux comptes portant l’entête de la banque suisse ont été retrouvés, lors d’une perquisition dans une maison d’Atlanta, avec des diamants, des liasses de billets et un pistolet Beretta 9 mm.</p>
<p>L’enquête sur les dealers d’ecstasy vietnamiens, appelée «opération Candy Box», durait depuis plus d’un an. L’agence antidrogue américaine, la DEA, avait dû ruser pour parvenir à ses fins. L’arrestation de Jenny Nguyen au coin de Buford et de McClave, par exemple, ne devait en fait rien au hasard.</p>
<p>Une heure avant de se ranger derrière la Mercedes, le sergent Mahar avait reçu les instructions de l’agent spécial de la DEA Kenneth McLeod dans une station service. Il lui avait demandé de trouver un prétexte pour arrêter la voiture de Jenny Nguyen, qu’il savait remplie d’argent de la drogue grâce aux écoutes téléphoniques.</p>
<p>Ce contrôle inopiné devait permettre aux enquêteurs d’accumuler des preuves, tout en évitant de trop inquiéter le clan juste avant le coup de filet. En oubliant de boucler sa ceinture, Jenny Nguyen n’avait fait que faciliter la tâche du sergent Mahar.</p>
<p>Dix jours plus tard, l’«opération Candy Box» débouchait sur 130 arrestations, la saisie de 400 000 pilules d’ecstasy, d’un stock d’armes et de 6 millions de dollars en liquide. Le réseau distribuait de la drogue depuis le Canada vers 18 villes des Etats-Unis, au moins depuis 2002.</p>
<p><em>Le client est roi</em></p>
<p>La blanchisseuse en chef du réseau, Thi Phuong Mai Le, était surnommée «l’abeille reine» ou «gros nichons» par ses associés. Cette Vietnamienne de 38 ans était capable de blanchir 5 millions de dollars par mois, selon le FBI. Les autorités américaines estiment qu’au moins 8 millions auraient transité par HSBC Genève. Thi Phuong Mai Le a écopé de quinze ans de prison en 2008.</p>
<p>De leur côté, les deux diamantaires clients de HSBC ont pu poursuivre leurs affaires tout tranquillement. En janvier 2005, neuf mois après l’envoi de la demande d’entraide américaine qui l’impliquait dans l’«opération Candy Box», les banquiers de HSBC proposaient à Alain Lesser de créer une société offshore pour mieux échapper au fisc belge.</p>
<p>Dans le cas d’Anh Ngoc Nguyen, le diamantaire de Toronto qui recevait directement sur son compte suisse les fonds issus du trafic, les banquiers de HSBC ont poussé la complaisance encore plus loin. Lorsque les Etats-Unis ont demandé à la Suisse de bloquer les 300 000 dollars qu’il détenait chez HSBC, la banque lui a recommandé de s’adresser à l’étude d’avocats Baker &amp; McKenzie pour s’y opposer.</p>
<p>Rodolphe Gautier, 28 ans, troisième au concours d’art oratoire des jeunes avocats genevois de 2001, amateur de voile et spécialisé dans la criminalité en col blanc, est parvenu à faire lever temporairement le séquestre en invoquant un vice de forme. L’Office fédéral de la justice avait omis de respecter un délai de recours de septante-deux heures.</p>
<p>A ce stade, HSBC aurait pu demander à son client diamantaire de débarrasser discrètement le plancher, et d’aller blanchir son argent ailleurs. Mais pas du tout.</p>
<p>Dès la levée du séquestre, la banque a permis à Anh Ngoc Nguyen d’ouvrir un deuxième compte, et d’y transférer les fonds visés par les autorités américaines. Le diamantaire en avait profité pour faire disparaître 200 000 dollars au passage.</p>
<p>Il a fallu des mois de procédures entre les Etats-Unis et la Suisse pour faire saisir le deuxième compte. En 2007, date à laquelle s’arrêtent les données volées par Hervé Falciani, Anh Ngoc Nguyen était toujours client de la banque genevoise.</p>
<p>S’il a pu se jouer aisément des autorités suisses, le diamantaire de Toronto a eu la partie moins facile une fois assis dans une salle d’interrogatoire face à l’agent spécial McLeod. Inculpé et arrêté lors d’un séjour aux Etats-Unis avec sa famille, il a vite craché le morceau.</p>
<p>Les conséquences de ces aveux sont accablantes pour HSBC. La piste donnée par Anh Ngoc Nguyen aux enquêteurs de la DEA révèle que la banque suisse n’avait pas seulement hébergé les fonds d’un gang de dealers vietnamiens. En réalité, ses coffres avaient servi de base arrière, pendant des années, à une coopérative du crime où le blanchiment de l’argent de la drogue, le commerce des diamants et le trafic d’armes se complètent et se renforcent mutuellement.</p>
<p>La confession du diamantaire allait également permettre aux enquêteurs de la DEA de retrouver la trace d’un trafiquant d’armes israélien auquel ils s’intéressaient depuis 2001.</p>
<p>Anh Ngoc Nguyen a expliqué qu’un de ses principaux partenaires dans le système de blanchiment par l’achat de dia mants était un homme qu’il avait rencontré peu après l’ouverture de son compte en Suisse, en 2002, et qu’il ne connaissait que sous le nom de «Moshe».</p>
<p><img alt="Image" src="/images/shimon-interpol-300x254.jpg" />La DEA avait déjà des raisons de se douter de son identité. Pour en avoir la certitude, les enquêteurs ont présenté huit photos d’identité à Anh Ngoc Nguyen. Son doigt s’est posé sur celle de «Moshe», dont le véritable nom est Shimon Yelinek.</p>
<p>Une fois cet homme identifié, l’enquête américaine a pris un nouveau tour, et l’agent spécial McLeod a rapidement été rejoint par deux nouveaux collègues. En échange de sa collaboration, les poursuites pour blanchiment lancées contre Anh Ngoc Nguyen ont été abandonnées par le gouvernement en 2010.</p>
<p><em>Trafics d’armes</em></p>
<p>Les données subtilisées par Hervé Falciani montrent que Shimon Yelinek, né en Israël le 23 janvier 1961, était un fidèle client de la Republic National Bank d’Edmond Safra depuis 1995. Impliqué dans d’importants trafics d’armes dès 2001, il a pu maintenir ses comptes auprès de HSBC Private Bank au moins jusqu’en 2007. Ils abritaient un peu plus de 860 000 dollars à cette date.</p>
<p>A l’époque de ses premiers exploits, Shimon Yelinek avait 40 ans. Il était installé avec son épouse, Limor, au 23e étage de l’Edificio Mirage, une des plus hautes tours de Panama City, avec vue sur la vieille ville coloniale de l’autre côté de la baie. Il se faisait appeler «Mr. Simon», et utilisait le code «Sierra» pour répondre au téléphone.</p>
<p>Le nom et un numéro de «Mr. Simon» étaient apparus en 2001 sur une note manuscrite trouvée à Anvers lors d’une perquisition de la justice belge qui enquêtait sur un trafic d’armes et de diamants entre le Liberia et la Sierra Leone.</p>
<p>Ce réseau avait permis à al-Qaida d’échapper aux blocages de ses comptes bancaires par les autorités américaines en achetant pour des dizaines de millions de dollars de pierres précieuses peu avant les attaques du 11 septembre. C’est le FBI qui avait révélé l’identité de Shimon Yelinek à la justice belge, à partir du numéro de téléphone trouvé sur la note.</p>
<p>Le principal organisateur de ce réseau était un diamantaire et trafiquant d’armes chiite libanais, Aziz Nassour. Et, là encore, la piste remontait vers Genève. Les données volées par Hervé Falciani révèlent qu’Aziz Nassour détenait lui aussi un compte auprès de la Republic National Bank depuis 1991. Il l’avait fermé en 1997, juste après que Shimon Yelinek y eut ouvert les siens. Ce dernier n’a jamais été poursuivi pour ses liens avec les fournisseurs de diamants d’al-Qaida.</p>
<p>Curieusement, c’est une autre affaire qui a failli causer sa chute.</p>
<p>Le 7 novembre 2001, le cargo Otterloo portant pavillon panaméen déchargeait 14 conteneurs remplis de 3117 kalachnikovs et de 5 millions de cartouches dans le port de Turbo, en Colombie. Les armes provenaient d’un stock de l’armée du Nicaragua. Sur le papier, le chargement était destiné à la police de Panama. L’Israélien s’était arrangé pour les faire livrer à leur véritable destinataire: la milice paramilitaire colombienne des «AUC», spécialisée dans les laboratoires de cocaïne et le transport maritime de la drogue.</p>
<p>Malheureusement pour lui, cette livraison allait s’ébruiter et connaître un retentissement mondial sous le nom d’«affaire Otterloo». Un an plus tard, en novembre 2002, Shimon Yelinek se faisait passer les menottes à l’aéroport Tocumen de Panama City.</p>
<p>Dès cette date, HSBC ne pouvait plus ignorer le pedigree de son client.</p>
<p>Les connexions de Shimon Yelinek avec le réseau d’Aziz Nassour et al-Qaida avaient été révélées fin 2002 par le Washington Post. La presse internationale avait aussi largement relayé son arrestation à Panama dans l’«affaire Otterloo». Or, les données en notre possession montrent que Shimon Yelinek a pu garder ses comptes suisses durant toute cette période, et encore bien des années plus tard.</p>
<p>Il y a plus surprenant encore. L’enquête de la DEA dans l’affaire des dealers vietnamiens d’Atlanta a révélé que c’est grâce à des comptes qu’il contrôlait chez HSBC Private Bank que Shimon Yelinek est parvenu à acheter sa sortie des geôles panaméennes en 2004.</p>
<p>Le détail des transferts opérés depuis le compte d’Anh Ngoc Nguyen a montré que 465 000 dollars versés à Shimon Yelinek par les dealers ont été à leur tour virés au Panama, en 2003, via une autre banque suisse. L’un des destinataires de ces fonds était l’avocat de Shimon Yelinek dans l’«affaire Otterloo».</p>
<p>Et ce demi-million de dollars venu de Suisse n’avait certainement pas servi qu’à régler ses honoraires.</p>
<p>En avril 2004, comme par magie, la Cour suprême de Panama abandonnait les poursuites contre Shimon Yelinek. Dans un câble diplomatique dévoilé par WikiLeaks, le chargé d’affaires de l’ambassade des Etats-Unis à Panama décrivait alors l’abandon de la procédure contre l’Israélien comme «un nouvel exemple de la corruption des tribunaux panaméens».</p>
<p>Il estimait que cette gangrène atteignait un tel niveau qu’elle représentait carrément «un danger pour les intérêts des Etats-Unis». Le câble indiquait aussi que la DEA continuait de s’intéresser de très près au trafiquant d’armes.</p>
<p>Les résultats de cette enquête sont tombés sept ans plus tard. Le 23 février 2011, le Département américain du Trésor a inscrit le nom de Shimon Yelinek tout en haut d’une liste de sanctions internationales visant le réseau de blanchiment du sinistre cartel mexicain de Sinaloa, un des syndicats du crime les plus puissants du monde.</p>
<p>Bien qu’il ne soit inculpé d’aucun crime à ce jour, cette mesure impose à toutes les banques de bloquer les avoirs de Shimon Yelinek et de les annoncer aux autorités américaines. Le Département du Trésor est allé jusqu’à étendre ces sanctions à la société de son épouse, active dans le commerce d’habits pour enfants.</p>
<p>La banque HSBC n’a pas voulu dire si les comptes dont son embarrassant client disposait entre 1995 et 2007 étaient toujours actifs quand les sanctions américaines ont finalement été prononcées, en 2011.</p>
<p>Les Etats-Unis n’ont pas donné d’indications précises sur la mise en cause de Shimon Yelinek avec le cartel de Sinaloa. Selon le Bureau international des narcotiques (NIL), une agence américaine antidrogue, ces liens étaient très anciens. L’«affaire Otterloo» de 2001, notamment, aurait été réalisée avec l’aval de l’organisation mexicaine.</p>
<p>Si ces soupçons se confirment, HSBC pourrait avoir à expliquer un jour pourquoi sa filiale de Genève a abrité, sans rien dire, un homme dont elle connaissait depuis des années l’implication dans des trafics de drogue et d’armes, notamment avec al-Qaida. Et qui s’est finalement révélé être un des plus proches blanchisseurs des barons mexicains.</p>
<p><em>Enquêtes en cours</em></p>
<p>Plusieurs chefs du cartel ont été arrêtés aux Etats-Unis et au Mexique ces derniers mois. Leurs procès devraient débuter sous peu. Interrogés par L’Hebdo, la DEA et le Département du Trésor ont refusé de commenter des «enquêtes en cours».</p>
<p>Le gérant de HSBC en charge de la relation avec Shimon Yelinek, M. B., faisait partie de la division MEDIS (Méditerranée-Israël). Il a quitté la banque en 2012 après la liquidation forcée du «desk» et de toute sa clientèle. M. B. a rapidement retrouvé du travail auprès d’une banque privée genevoise. Il n’a pas répondu à nos messages laissés à son domicile. Shimon Yelinek vivrait aujourd’hui en Israël avec son épouse et ses enfants.</p>
<p>Thi Phuong Mai Le, «l’abeille reine» du gang vietnamien, a été extradée depuis les Etats-Unis et rejugée au Canada en août 2013. Elle s’est effondrée en larmes à la barre, s’excusant auprès de sa fille qu’elle n’avait plus revue depuis son arrestation, dix ans auparavant. La petite avait alors 6 ans.</p>]]></content:encoded>
    </item>
    <item>
      <title>Pas vu, pas pris</title>
      <link>https://francoispilet.net/pas-vu-pas-pris/</link>
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      <pubDate>Thu, 12 Feb 2015 14:31:24 GMT</pubDate>
      <description><![CDATA[L'affaire HSBC et les données d'Hervé Falciani révèlent la persistance du blanchiment de narcodollars en Suisse malgré les lois de 1998.]]></description>
      <content:encoded><![CDATA[<p><em>Depuis la fin des années 90, la place financière suisse se considérait comme «une des plus propres du monde». L’argument n’était pas seulement publicitaire. C’était un des piliers du secret bancaire fiscal.</em></p>
<p><em>Cet article est paru dans <a href="http://www.hebdo.ch/hebdo/cadrages/detail/swissleaks-alexandre-zeller-falciani-fraudeurs-narcodollars-cash-coke-diamants-arme">L&rsquo;Hebdo</a> du 12 février 2015.</em></p>
<p>«Je n’ai aucune crainte de cas de blanchiment dans notre banque. Quel que soit le pays, nous sommes très stricts là-dessus. S’il y avait le moindre souci, nous l’aurions dénoncé.» </p>
<p>Alexandre Zeller, alors CEO de HSBC Private Bank, se montrait très sûr de lui dans une interview accordée au Matin Dimanche en décembre 2009. C’était six mois après l’annonce du vol de données par l&rsquo;informaticien Hervé Falciani. Le ministre français du Budget, Eric Woerth, disait alors disposer d’une liste de 3000 noms de fraudeurs. </p>
<p>Au même moment, la direction de HSBC assurait que la fuite ne portait, à sa connaissance, que sur dix noms.</p>
<p>Alexandre Zeller n’avait aucune idée de la tempête qui allait s’abattre sur sa banque. Il ne se doutait pas que HSBC Private Bank aurait le triste privilège de laisser son nom dans l’histoire comme la première banque suisse à voir la liste entière de sa clientèle lui échapper.</p>
<p>«S’il y avait le moindre souci, nous l’aurions dénoncé.» Vraiment? Les données volées par Hervé Falciani racontent une tout autre histoire. Elles montrent que les pires trafics que la Suisse avait décidé de bannir après les grandes affaires de «blanchissage» des années 80 et 90 ont perduré au sein de HSBC, jusqu’à une période très récente.</p>
<p>L’affaire du trafiquant <a href="http://www.francoispilet.net/monsieur-simon-et-labeille-reine-des-trafiquants-au-dessus-de-tout-soupcon/">Shimon Yelinek</a> et des dealers d’Atlanta que nous révélons aujourd’hui n’est qu’un cas parmi d’autres. Mais il est exemplaire. </p>
<p>Il montre comment, en 2004 encore, des trafiquants ont pu reproduire presque à l’identique les schémas de blanchiment que leurs prédécesseurs du cartel de Medellín employaient déjà, dès les premières affaires du genre, dans les années 80.</p>
<p>Des liasses de narcodollars virées incognito sur des comptes suisses via des bureaux de change de banlieues américaines? Le procédé ressemble à s’y méprendre à celui utilisé, il y a presque trente ans, dans l’un des scandales qui avaient durement touché la Suisse. L’affaire avait conduit à un des plus importants scandales politiques de l’histoire du pays.</p>
<p>En juillet 1988, un jeune procureur du Tessin, Dick Marty, avait fait arrêter deux frères libanais, Jean et Barkev Magharian, dans leur chambre d’hôtel à Zurich. L’argent qu’ils brassaient provenait, entre autres joyeusetés, d’une filière turco-bulgare d’importation d’héroïne et de la vente de cocaïne aux Etats-Unis par le cartel de Medellín. </p>
<p>L’argent sale était envoyé par des centaines de virements depuis des petits bureaux de change et des joailleries de Los Angeles, de New York et de Houston, pour atterrir sur le compte de la Republic National Bank appartenant à une société zurichoise, la Shakarchi Trading.</p>
<p>Cinq mois après l’arrestation des Magharian, le scandale provoquait la démission de la première femme élue à un poste de ministre en Suisse, Elisabeth Kopp. La presse avait révélé qu’elle avait averti son mari, Hans W. Kopp, alors administrateur de la Shakarchi, de l’existence de l’enquête.</p>
<p>Vertige de l’histoire. Quand il échappait à la justice suisse, dans la nuit du 22 décembre 2008, Hervé Falciani ne se doutait certainement pas que le nom de l’avocat Hans Werner Kopp et ceux de la famille Shakarchi figuraient quelque part dans les tréfonds des fichiers stockés sur son Mac-Book Pro.</p>
<p><em>Vérifier la provenance des fonds</em></p>
<p>Après l’affaire Kopp et toutes les autres qui ont suivi au fil des années 90, instruites par une nouvelle génération de procureurs comme Dick Marty, Bernard Bertossa et Carla Del Ponte, la Suisse avait fini par se doter d’un arsenal légal toujours plus strict destiné à lutter contre le blanchiment. </p>
<p>Ces règles, introduites le 1er avril 1998, obligeaient les banquiers à faire ce qu’ils avaient toujours refusé jusque-là: vérifier la provenance des fonds qui leur étaient confiés. Pour la première fois, la notion de «défaut de vigilance en matière d’opérations financières» faisait son entrée dans le Code pénal. </p>
<p>Depuis lors, et pendant près de vingt ans, la place bancaire suisse s’est considérée comme «une des plus propres du monde».</p>
<p>Cet argument n’était pas seulement publicitaire. Il servait de clé de voûte à la muraille du secret bancaire fiscal. «C’était une façon de dire que, si les banques n’avaient pas à se préoccuper du statut fiscal de leurs clients, elles pouvaient assurer que l’argent n’avait aucun lien avec le crime», explique Dick Marty. </p>
<p>Pour les banquiers suisses, l’exercice consistait à fermer un œil en ouvrant l’autre. Cette drôle de mimique n’a jamais vraiment convaincu à l’étranger. «Nos partenaires ne cessaient de nous rappeler que les comptes non déclarés servaient aussi, bien souvent, à abriter le revenu d’activités illicites», poursuit Dick Marty.</p>
<p>Peu importe, puisque l’affaire était entendue: en Suisse, point d’argent du crime. Pour les procureurs étrangers, il était presque impossible d’obtenir l’entraide de la justice suisse sur de tels soupçons. Sans preuves, pas d’entraide. Et sans entraide, pas de preuves.</p>
<p>C’était exactement ce message qu’Alexandre Zeller tentait de faire passer, fin 2009, alors que le procureur de Nice venait de mettre la main sur la liste des clients de HSBC. </p>
<p>«M. Montgolfier parle de «déceler s’il y a des soupçons de blanchiment», parce que c’est la seule façon pour lui de garder ce dossier, dénonçait-il. Cette affaire criminelle de piratage informatique s’est transformée en une affaire politique qui dépasse le seul cadre de notre banque. C’est toute la place financière suisse qui est concernée, mais également le pays et le respect de son ordre juridique.»</p>
<p>Ces envolées n’ont servi à rien. Les limiers français s’étaient déjà mis au travail. Dès 2009, les autorités ont passé au crible les 2956 noms de clients français dans les registres judiciaires et d’Europol. Le résultat? Cent trente d’entre eux – 4% du total – étaient connus des services de police. Ces filets ont remonté des profils variés, et c’est peu dire. </p>
<p>Certains clients de HSBC Genève trempaient dans des affaires de recel de métaux volés par des «gens du voyage» sur les lignes SNCF. D’autres dans des vols à l’astuce chez des personnes âgées. Outre ce menu fretin, les policiers français sont aussi tombés sur des malfaiteurs de premier ordre, impliqués par exemple dans un trafic international de stupéfiants qui a inondé la région de Marseille de 2003 à 2009. Ces enquêtes sont toujours en cours aujourd’hui.</p>
<p>«Il est important de savoir ce qui n’a pas fonctionné», estime aujourd’hui Dick Marty. L’ancien procureur pose la question qu’aucune autorité suisse n’a encore souhaité aborder: «Les règles antiblanchiment ne sont-elles pas à la hauteur? Ou la banque les a-t-elle mal appliquées, volontairement ou non?»</p>
<p><em>A qui la faute?</em></p>
<p>L’Hebdo a confronté plusieurs anciens employés aux cas de blanchiment révélés par les archives de la banque. La réaction la plus courante était une paire d’yeux ronds et un silence embarrassé. </p>
<p>L’un d’entre eux, sous le couvert de l’anonymat, a mis en cause le système informatique. Selon lui, les systèmes de contrôles internes étaient «percés de trous». Ils ne permettaient pas de vérifier automatiquement la présence de noms de personnes recherchées ou de personnalités politiquement exposées dans les listings de la banque. </p>
<p>L’explication est un peu courte.</p>
<p>Dans une lettre adressée aux partenaires de l’opération SwissLeaks, HSBC a admis sa faute avec une franchise rare. «Nous reconnaissons que la culture du respect des obligations et des normes de diligence raisonnable de HSBC Private Bank Suisse, et du secteur des banques privées en général, était nettement inférieure à ce qu’elle est aujourd’hui.» </p>
<p>La direction de la banque va jusqu’à se défausser sur la Republic National Bank et sur son fondateur, Edmond Safra. Le banquier libanais est décédé dans l’incendie de son appartement à Monaco, en décembre 1999.</p>
<p>HSBC lui avait racheté son établissement pour 10 milliards de dollars sept mois plus tôt.</p>
<p>«L’entreprise Republic/Safra s’adressait à une clientèle très différente et possédait une tout autre culture que HSBC, explique aujourd’hui sa direction. De trop nombreux petits comptes à hauts risques ont été conservés.» La banque assure avoir fait le ménage dès 2012. Mais sans expliquer pourquoi elle a attendu treize longues années pour se débarrasser de tous ces «petits comptes à hauts risques». </p>
<p>De façon surprenante, l’affaire Falciani n’est peut-être même pas la raison principale de ce grand coup de balai.</p>
<p>En 2012, HSBC a fait l’objet d’une enquête du Sénat et de la justice américaine, qui avait mis au jour des failles monstrueuses dans ses procédures de contrôles anti-blanchiment. Les cartels mexicains de la drogue en avaient profité pour blanchir des milliards de dollars. Les poursuites ont été suspendues en échange d’une amende de 2 milliards de dollars. </p>
<p>La justice américaine a contraint la banque à renforcer ses contrôles internes dans le monde entier. Y compris en Suisse.</p>
<p>«Nous reconnaissons et sommes responsables des manquements passés»: cette phrase donnée en réponse par HSBC à l’opération SwissLeaks est un copier-coller des excuses faites devant la justice américaine. Reste à savoir si les autorités suisses la prendront pour argent comptant.</p>]]></content:encoded>
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    <item>
      <title>David Ford: l&#x27;homme de Washington</title>
      <link>https://francoispilet.net/david-ford-lhomme-de-washington/</link>
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      <pubDate>Thu, 12 Feb 2015 14:08:19 GMT</pubDate>
      <description><![CDATA[David Ford, responsable anti-blanchiment chez HSBC Private Bank, entretenait des liens secrets avec le Département de la justice américain.]]></description>
      <content:encoded><![CDATA[<p><em>Le responsable de la lutte contre le blanchiment de HSBC Private Bank entretenait des liens privilégiés avec le Département américain de la justice. A l’insu de la direction.</em></p>
<p><em>Cet article est paru dans <a href="http://www.hebdo.ch/hebdo/cadrages/detail/swissleaks-david-ford-falciani-fraudeurs-narcodollars-cash-coke-diamants-arme">L&rsquo;Hebdo</a> du 12 février 2015.</em></p>
<p><em>Par François Pilet et <a href="http://mariemaurisse.net/">Marie Maurisse</a></em></p>
<figure><img src="/images/swissleaks-david-ford-falciani-fraudeurs-narcodollars-cash-coke-diamants-arme-300x300.jpg" alt="David Ford"><figcaption>David Ford (LinkedIn)</figcaption></figure>

<p>«C’est étrange que vous me parliez de lui, s’étonne un ancien collègue. Je le croisais souvent au siège de Blandonnet. Il saluait tout le monde en disant: «Hi!» Il était très sympathique. Mais je n’ai jamais vraiment su ce qu’il faisait. Tout le monde disait qu’il était de la CIA. Je ne sais pas si c’était vrai.»</p>
<p>Chez HSBC Private Bank, à Genève, David Ford faisait partie des meubles. Avant de devenir responsable de la lutte anti-blanchiment, l’Américain s’était fait remarquer par une première carrière au Département de la justice (DOJ) à Washington. Il y était entré en 1989, à l’âge de 34 ans, après un bachelor en droit à Georgetown et un doctorat à l’Université de Denver.</p>
<p>Ce parcours académique lui avait valu d’emblée le rang de «conseiller juridique senior» au sein de l’Office des affaires internationales à la division criminelle. Celle en charge des plus belles enquêtes. C’est là que David Ford s’est familiarisé avec les grandes affaires de blanchiment. Et les comptes en Suisse.</p>
<p>Dès ses premières années au Département de la justice, le superflic David Ford était en contact régulier avec le procureur de Genève, Bernard Bertossa. Les deux hommes se parlaient au téléphone au moins une fois par an. «Nous faisions le tour des dossiers en cours», se rappelle aujourd’hui le magistrat en retraite, qui garde le souvenir de «quelqu’un de vraiment très sympathique».</p>
<p>Les grandes enquêtes du moment portaient les noms de code «Polar Cap» ou «Moonbeam». Elles remontaient la piste depuis les dealers de Floride, de Californie et du Texas. Des centaines de milliers de dollars avaient atterri sur le compte d’une société suisse, la Shakarchi Trading, auprès de la Republic National Bank d’Edmond Safra.</p>
<p>Après six ans de loyaux services, la quarantaine sonnante, David Ford décida que le temps était venu de passer dans le secteur privé. C’est Edmond Safra qui lui offrait un poste en or: celui de chef de la compliance au sein de Safra Republic Holdings.</p>
<p>En 1995, David Ford s’installe à Genève, où il chapeaute la lutte contre le blanchiment pour la banque en Suisse, au Luxembourg, à Monaco, Paris, Guernesey et Gibraltar. En 1999, après le rachat de la Republic National Bank par HSBC, David Ford devient responsable anti-blanchiment pour l’ensemble de la banque privée, au niveau du groupe. «Ses liens avec Washington étaient connus et appréciés», se souvient un ancien collègue qui a travaillé de nombreuses années à ses côtés.</p>
<p>Sauf que David Ford gardait un petit secret. L’enquête de L’Hebdo révèle que son épouse, Colette L. Ford, était employée par le Département américain de la justice, tout au long de la carrière bancaire de son mari. Basée comme lui à Genève, elle occupait le poste de «juriste senior» au sein de l’Office des affaires internationales, la même division où son mari avait travaillé de 1989 à 1995. Colette L. Ford était notamment responsable de la coordination des demandes d’entraide entre les Etats-Unis et la Suisse, au moins jusqu’en 2008.</p>
<p>Informé de cette situation par L’Hebdo, l’ancien collègue de David Ford tombe des nues. «Vous me l’apprenez, heureusement que je suis assis», lâche-t-il. Colette avertissait- elle David lorsque les Etats-Unis s’apprêtaient à faire bloquer des comptes en Suisse? Et David? Usait-il de ce canal privilégié pour renvoyer des ascenseurs à Washington? Un avocat genevois familier des activités du monde bancaire n’en revient pas non plus: «Le conflit d’intérêts est énorme. Surtout avec les Etats-Unis. Ne me citez pas. Mais ça, alors, ça me dépasse. Si j’avais été la direction de la banque, je n’aurais jamais accepté.» Selon nos informations, la direction de HSBC Private Bank (Suisse) n’était pas au courant. Pour une raison très simple. Bien que basé à Genève, David Ford était formellement employé par le siège du groupe à Londres. Il aurait ainsi échappé aux déclarations sur les conflits d’intérêts, obligatoires au sein de la banque suisse.</p>
<p>Aujourd’hui, David et Colette Ford sont introuvables à leur dernière adresse genevoise. Une voisine dit que le couple est rentré aux Etats-Unis, il y a un an ou deux. L’ancien collègue ose une interprétation: «Une fois la liste des clients balancée dans la nature par Falciani, Washington n’avait peut-être plus d’intérêt à les maintenir ici.» David Ford n’a pas répondu à nos messages. HSBC n’a pas fait de commentaire.</p>]]></content:encoded>
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